Sauf à  se faire hara-kiri

Pour les forces fondamentalistes qui, actuellement, ont le vent en poupe, l’enjeu ne consiste pas juste à  déloger les anciens gouvernants. L’objectif poursuivi à  terme est d’effacer l’empreinte de l’Occident avec l’idée qu’en remettant les compteurs à  zéro, on pourrait reprendre la maîtrise de son histoire. L’apparition toute récente dans Le Caire post-révolutionnaire du concept de « café halal » en est l’un des multiples exemples.

Le slogan des révolutionnaires de la place Tahrir résume bien les raisons qui ont fait se soulever les peuples arabes lors de ce « printemps » dont ils ont été les héros. «Pain, liberté, justice sociale», ont scandé les Egyptiens sur cette place désormais célèbre et sur laquelle le sang a, une nouvelle fois, coulé cette semaine. Mais si les concepts de «pain» et de «justice sociale» restent au programme des dirigeants qui ont accédé au pouvoir au lendemain de ces révolutions arabes, il n’en va pas de même pour celui de «liberté». D’où la crainte exprimée par de larges pans de ces sociétés de voir ces «printemps» se transformer en «automnes».

En Tunisie, en Egypte et, dans un degré moindre au Maroc, le champ des libertés non seulement ne s’est pas élargi mais il tendrait plutôt à se restreindre, tout particulièrement en ce qui concerne les femmes. Interpellé sur le sujet à Davos où il s’est rendu pour la deuxième année consécutive, le chef du gouvernement a opposé à la question la réponse convenue selon laquelle «les Occidentaux doivent accepter notre spécificité». Spécificité versus universalité, on est là au cœur de la controverse qui oppose les deux camps aujourd’hui en présence dans le monde arabo-musulman. Si pour les défenseurs des valeurs universelles  l’argument de la «spécificité» ne cache rien d’autre qu’une volonté liberticide, notamment en matière de libertés individuelles, pour la mouvance dont relève notre chef de gouvernement, l’affirmation et la protection de cette «spécificité» entre au contraire dans le processus de «libération» voulu par les peuples arabes lors de ces révolutions. Deux perceptions diamétralement différentes de la signification de l’acte de «se libérer» s’affrontent. Pour les forces fondamentalistes qui, actuellement, ont le vent en poupe, l’enjeu ne consiste pas juste à déloger les anciens gouvernants. L’objectif poursuivi à terme est d’effacer l’empreinte de l’Occident avec l’idée qu’en remettant les compteurs à zéro, on pourrait reprendre la maîtrise de son histoire. Actionner la machine à remonter le temps pour revenir à celui d’avant la colonisation, d’avant celui où l’Occident fit effraction dans la société et y distilla ses valeurs. Rien ne traduit mieux le fantasme de retrouver le monde d’hier que le fait de voiler les femmes et de vouloir proscrire la mixité entre les sexes. L’apparition toute récente dans Le Caire post-révolutionnaire du concept de «café halal» en est l’un des multiples exemples.

Dans cette Egypte où les premières féministes arabes ont battu le pavé dès 1927, après que leur égérie, Huda Sharaoui, eut arraché publiquement son voile, voilà qu’en 2013, soit près d’un siècle plus tard, on invente les cafés où les femmes sont tenues de s’assoir d’un côté (au fond), les hommes de l’autre (devant) et, entre les deux, les couples mariés et les familles, avec interdiction formelle pour les différentes catégories de se mélanger ! En Arabie Saoudite pourtant épargnée par le vent révolutionnaire, la toute dernière trouvaille consiste à ériger des cloisons transparentes dans les grands magasins pour que les sexes ne se côtoient pas ! Mettre un terme aux évolutions sociétales induites par l’Occident, telle est l’obsession des fondamentalistes. En soi, le désir de se réapproprier son destin est des plus légitimes. C’est lui qui porta les nationalistes lors des guerres d’indépendance. C’est fort de sa brûlure qu’ils boutèrent l’étranger dehors. A cette différence près que, pour les acteurs de cette époque, la modernité introduite par le colon était considérée comme bénéfique à la société. Dans les différents pays, les pères de l’indépendance s’en sont approprié les valeurs de cette modernité. Ils ont compris leur nécessité pour tirer la société arabe de la longue nuit dans laquelle elle a sombré des siècles durant. Parmi ces valeurs, l’émancipation des femmes sans laquelle aucun développement national n’est possible. Mais si, pour ce qui est du Maghreb en particulier, ces hommes qui ont payé parfois de leur vie la libération de leur pays ont si bien compris la force émancipatrice de ces valeurs, c’est parce qu’ils ont, paradoxe suprême, été à l’école du colonisateur. Ils ont réussi à le battre en retournant contre lui ses propres principes. Ils en ont fait, comme le disait le grand écrivain algérien Kateb Yacine à propos de la langue française, leur «butin de guerre». Durant les premières décennies qui suivirent les indépendances, l’école a continué à se faire le vecteur de ces valeurs. Mais au fil du temps, elle l’a de moins en moins fait.

Quel cours auraient connu nos sociétés si elles n’avaient pas été colonisées ? A cette question, nul ne peut répondre. Mais ce qui est certain, c’est que la machine à remonter le temps n’existe pas. Et que, encore plus qu’hier, le repli sur soi est impossible sauf à se faire hara-kiri. Notre chef de gouvernement qui revient de Davos en sait quelque chose.