Saturation

quel est le comble de l’insupportable ? Est-il dans la vision de cet enfant marocain de 9 ans qu’un policier suédois prend à  la gorge et étouffe en même temps qu’il lui cogne la tête contre le sol ? Dans la décapitation par l’organisation terroriste EI en Libye de 21 coptes égyptiens dont le seul crime était d’être chrétiens ? Dans le meurtre de trois étudiants musulmans aux USA qui eurent la malchance d’avoir pour voisin un homme habité par la «haine» des religions ?

Même quand on souhaite traiter d’autre chose, l’actualité vous impose son chapelet d’horreurs. Tout particulièrement cette semaine du 10 février, des plus chargées, une abomination détrônant l’autre. Comme au sortir de ces films d’épouvante qui font débauche d’hémoglobine, on en émerge littéralement stone, assommé par ces nouvelles qui vous servent pêle-mêle violence policière inqualifiable, meurtres islamophobes, assassinats terroristes et barbarie innommable. Et de se demander quel est le comble de l’insupportable ? Est-il dans la vision de cet enfant marocain de 9 ans qu’un policier suédois prend à la gorge et étouffe en même temps qu’il lui cogne la tête contre le sol ? Dans la décapitation par l’organisation terroriste EI en Libye de 21 coptes égyptiens dont le seul crime était d’être chrétiens ? Dans le meurtre de trois étudiants musulmans aux USA qui eurent la malchance d’avoir pour voisin un homme habité par la «haine» des religions ? Dans l’attentat terroriste de Copenhague du week-end qui, selon le même schéma que ceux de Paris, a causé la mort de deux personnes et blessé cinq autres ? On ne sait plus. On sait juste qu’on n’en peut plus de cette folie mondialisée.
Sautons -en apparence- du coq à l’âne pour revenir sur nos rives et évoquer une actualité nationale plus «humaine» mais qui a ému et scandalisé un nombre non négligeable de Marocains. Il s’agit du limogeage récemment intervenu du Pr Chafik Chraïbi de son poste de chef du service de la maternité des Orangers du CHU de Rabat, limogeage qui a suscité une grande polémique et des milliers de signatures de soutien sur Facebook. Figure de proue du combat contre l’avortement clandestin au Maroc, le Pr Chraïbi milite activement pour la légalisation de cet acte, non dans l’absolu mais sous certaines conditions que le bon sens, même le plus traditionnel, ne peut qu’avaliser. On lui doit de mettre le débat sur la table et de taper sur celle-ci pour dire l’indignité à laisser, chaque jour, des femmes par centaines se faire charcuter au péril de leur vie et des enfants venir au monde pour être abandonnés sur le pas d’une porte. Un reportage diffusé par la chaîne de télévision France2 («Envoyé spécial») est la cause de ce limogeage. En tant que (ex-) chef de service de la maternité des Orangers, le Pr Chraïbi a ouvert la porte de celle-ci à l’équipe de France 2 pour en raconter le quotidien. Un quotidien marqué par des accouchements de parturientes qui, à peine délivrées, s’enfuient dans la nuit en abandonnant leurs nouveau-nés. Un reportage très bien fait qui pose le douloureux problème des grossesses non désirées et de leur pendant dramatique, l’avortement clandestin. Autorisé par les ministères de la justice et de la communication, son tournage, qui aura duré une quinzaine de jours, s’est fait au vu et au su de tous. Les visages sont floutés à chaque fois que l’anonymat de l’interviewé(e) est requis, bref un documentaire fait dans les règles de l’art et qui informe sur une réalité pénible. Mais d’avoir permis aux journalistes de filmer à l’intérieur de la maternité a valu à son chef de service de se faire limoger par arrêté du ministre de la santé. Motifs invoqués par Lhoussein Louardi : des «dysfonctionnements» tels que l’absence d’autorisation de tournage de son ministère (en sus de ceux de la justice et de la communication) et d’avoir filmé des personnes du service sans leur accord. Des arguments catégoriquement rejetés par le Pr Chraïbi, qui compte se pourvoir en justice. Celui-ci affirme que personne n’a été filmé contre son gré et explique que l’accord du médecin-chef, dès lors que la Justice et la Communication avaient autorisé le tournage, était en principe suffisant.

L’émoi suscité par le limogeage a forcé le ministère de la santé à publier un communiqué dans lequel sont listés les «dysfonctionnements» qui auraient précipité la chute de Chraïbi. Pour qui a visionné le reportage, l’argumentaire n’est guère convaincant. Tout au plus, au regard de l’importance de la thématique traitée, les manquements à la règle invoqués auraient pu conduire à une sanction administrative du type avertissement ou même blâme à l’encontre de l’intéressé. Mais certainement pas de démettre un praticien dont la force de l’engagement est reconnue et saluée par tous les défenseurs des droits des femmes et des enfants.

Tout dans cette histoire est désolant. Le problème de fond, à savoir cette volonté de mise sous le boisseau d’une réalité sociale dramatique et à laquelle on oppose déni et hypocrisie. Mais également qu’un ministre appartenant à un parti qui se revendique du progrès et du socialisme s’engonce dans un tel costume de censeur. Cela est désolant, juste désolant. Pour conclure et au regard de la terrible dérive idéologique qui menace la jeunesse arabo-musulmane, il est bon de conserver présent à l’esprit les conséquences de l’interdiction de l’avortement. Parmi celles-ci, des naissances non désirées qui se soldent dans beaucoup de cas par des enfants abandonnés. Donc exposés au rejet et à l’exclusion. Or de quoi ces deux maux sociaux sont-ils le terreau ? Il serait judicieux que nos responsables politiques commencent à réfléchir en termes de «dysfonctionnements» sociaux plutôt qu’administratifs.