Sans permis de conduire

Un chef religieux saoudien a déclaré qu’une femme au volant
commet une double infraction, à  la fois à  la «Charia»
et à  l’ordre public. En clair, c’est une catastrophe ambulante…

Selon une dépêche de l’agence UPI reprise par le quotidien arabe Al Qods, un chef religieux saoudien a déclaré qu’une femme au volant d’une voiture commet une double infraction, à la fois au niveau de la Charia et à celui de l’ordre public. En clair, c’est une catastrophe ambulante. Voilà qui va conforter les réflexions et vannes machistes qui circulent, si l’ose écrire, un peu partout dans le monde et toutes religions confondues. En fait, cette énième fatwa sur l’interdiction de la conduite féminine dans ce pays a été justifiée par un accident survenu récemment à une femme qui conduisait une voiture. On ne peut même pas ajouter «sans permis», puisqu’il n’est pas permis à une femme d’obtenir ce document. Le casse-tête juridique qui a été posé aux responsables suite à cet accident – sans gravité pour les victimes : un enfant accompagnant la femme en question (ô combien !) et un Soudanais qui conduisait l’autre voiture accidentée – est un cas d’école (ou d’auto-école). En effet, si la femme est interdite de permis de conduire et donc de volant, il n’est précisé nulle part le genre de sanctions prévues contre les éventuelles contrevenantes ; rares il est vrai mais il y en a de plus en plus, notamment hors des grandes villes, précise le journal. Et pour cause, les femmes sont désormais encouragées à monter des entreprises, à investir et à prendre des initiatives privées dans le commerce au lieu de thésauriser or et bijoux récoltés à la faveur d’une dot ou d’un héritage. C’est donc le grand dilemme d’une société partagée entre le désir de croissance économique et celui d’enfermer la femme dans un harem. Le monde arabo-musulman est, pour celui qui voudrait comprendre, enfermé dans cette double vision fantasmatique et divergente où il espère marier tradition et modernité.
Mais revenons à notre double contravention pour apprendre que le vide, disons juridique, quant à la sanction contre la contrevenante va finalement être vite comblé par l’appréciation du tuteur de la femme prise en faute. Il s’agit bien entendu de l’époux, si la dame est mariée, sinon du père, du grand frère, de l’oncle ou de toute personne désignée pour le tutorat. On peut imaginer le pire dans certains cas: un tuteur pourrait lui mettre deux baffes à la place de l’amende, voire plus «si pas affinités». Il est vrai que si la femme adultère se fait lapider et si la voleuse se fait couper la main, on peut dire qu’il y a eu comme une évolution dans l’Arabie heureuse. Surtout, nous dit-on, que, depuis peu, mais avec l’aval du mari ou du père, les femmes peuvent avoir une pièce d’identité individuelle au lieu de figurer sur les documents du tuteur. Tout cela n’est pas simple, diront certains visiteurs invités récemment et gentiment pour assister aux premières élections communales en Arabie Saoudite. On a lu des choses bien enveloppées pour expliquer que la votation est déjà un pas énorme dans une société aussi verrouillée par des courants fondamentalistes. Et certains de se féliciter que la campagne de chaque candidat était une «grande noce» (oursoun kabir). Comme quoi, en dépit de son absence, comme candidate et même pour donner sa voix, la femme est toujours au centre de la question.
Alors, la femme est-elle le problème ou la solution ? Seul le vent du véritable changement démocratique dans nombre de pays arabes connaît la réponse. Et comme dit la chanson de Dylan: «The answer my friend / is blowing the wind». La question est de savoir s’il faudrait organiser le changement et préparer des réformes ou bien attendre que tout cela soit importé comme on importe un produit ou un service.
En conclusion de l’info sur cet accident au féminin, on nous rappelle qu’il y a 14 ans, 47 Saoudiennes avaient manifesté au volant en plein centre de Riyad. Les contrevenantes ont été sanctionnées et exclues de leur travail alors que les maris, en tant que tuteurs, ont été interdits de voyage pendant six mois. Si ça se trouve, les femmes auraient pu être punies une deuxième fois après leur retour à la maison par des maris en colère condamnés à rester au foyer six mois durant. «Tout ça pour une histoire de bagnole ! Mais chez nous, elles conduisent des taxis, des camions, elles pilotent des avions et font rouler les trains», dit l’autre sur un ton ambigu qui ne dit pas vraiment s’il s’en félicite ou s’il le déplore