Sans étoiles et sans gloire

Le faux ailier colle à la ligne de touche, il la mange parfois avant de centrer vers la surface de réparation sur l’avant-centre qui va amortir le ballon de la poitrine avant de le frapper pour inscrire le but libérateur. Cette image demeure inscrite dans la mémoire du jeune footeux pour la vie.

 Il va la raconter des dizaines de fois, s’en rappeler comme si la partie jouée datait de la veille. Elle fait désormais part de son histoire et de sa jeunesse. De tous les jeux, individuels ou collectifs, le foot est le seul qui raconte une histoire ; qui se raconte comme un film, comme un conte. Là réside sa magie et son autorité. Le résultat du match joué et gagné a, comme en droit, «l’autorité de la chose jugée». C’est un jeu qui a prise sur le spectateur, qu’il le pratique ou non. Mais, contrairement à la religion, ici le non-pratiquant se révèle souvent plus fanatique que celui qui a taquiné le ballon ou même endossé le maillot dans une équipe d’amateurs ou de professionnels. On le remarque les soirs de grands matchs dans les cafés. Les commentaires «savants» et les lazzis sarcastiques fusent plus du côté des non-pratiquants, pendant que les autres se contentent de siroter leur café après la bourde de tel défenseur ou la passe trop longue de tel milieu de terrain. Plus mutiques encore sont les anciens joueurs qui ont blanchi sous le harnais. Ceux-là ont des souvenirs en noir et blanc. Leurs souvenances remontent à une époque lointaine bien avant les retransmissions d’aujourd’hui. Et de certaines rencontres ils n’ont ni les images ni le son. Seuls les mots et des gestes les aident à décrire ce que leur mémoire a emmagasiné depuis le temps des temps.

Un jour, dans un train, en classe économique, comme on disait encore au début des années 80, un homme emmitouflé dans une djellaba en grosse laine était recroquevillé sur la banquette, le nez contre la vitre. Il faisait froid dans ces anciens compartiments qui étaient quasiment des wagons à bestiaux. Le train fonçait pépère et grondant sur la ligne Rabat-Fès avant le fameux, et très long, arrêt-correspondance de Sidi Kacem en attente d’un autre train à destination de Tanger. En ce temps-là pas si lointain, vue de loin, la flamme de la raffinerie de Sidi Kacem était le seul indicateur de la présence de la bourgade. L’arrêt tant redouté par tous les usagers de cette ligne réveilla quelques voyageurs. Certains, convaincus — par expérience ou par fatalisme ou les deux à la fois–, que l’attente allait se prolonger bien après la tombée de la nuit, descendirent du train pour casser la graine ou  satisfaire quelque besoin. Seul l’homme dans sa djellaba resta à sa place mais leva le nez de la vitre. Passa alors le célèbre marchand ambulant de thé et de café, dont tous les ustensiles étaient attachés avec une fine cordelette à un grand panier en osier, y compris un braséro aux braises bien attisées. L’homme en djellaba commanda un café et un œuf dur. En retirant la capuche de sa djellaba, on a découvert les traits fatigués d’un homme dont le visage ridé était familier aux enfants des stades, au cours des années 60, qui resquillaient en faisant le mur dans le dernier quart d’heure du match. Cet homme fut sélectionné dans l’équipe nationale et affronta la grande formation de l’URSS. Au cours de ce match, il marqua un but d’anthologie en glissant le ballon entre les jambes du plus grand –par la taille et par le talent– gardien de but du monde à l’époque : Lev Yachine. Cet immense gardien, surnommé «l’araignée noire» et décédé en 1990, sera nommé meilleur «gardien du siècle» parce qu’il avait joué 270 matchs officiels (sur 812) sans encaisser un seul but. Il fera aussi partie de l’équipe mondiale du siècle.

Quand l’homme en djellaba finit de casser son œuf dur sur le bord de la banquette en bois, il leva la tête et esquissa un sourire vers les deux personnes qui l’identifièrent. Cet ancien joueur dont personne ne connaissait le prénom s’appelait Sadni et jouait pour l’équipe de Fès, le MAS. C’est tout. Les amateurs de foot de l’époque lui trouvaient, de par son physique, ses jambes arquées et sa vélocité, une ressemblance avec la gloire tragique et l’anti-Pelé du foot brésilien, Garrincha. Quant aux enfants resquilleurs, ils le surnommaient «Flandria», à cause de la marque d’une moto très rapide qui les faisait rêver… Peu bavard, mais flatté que des jeunes étudiants l’aient reconnu, Sadni sortit de sa poche un vieux portefeuille et déplia une photo en noir et blanc. A peine visible, on pouvait distinguer la scène historique du but marqué entre les jambes de Yachine. Un photographe anonyme avait immortalisé cet instant évoqué furtivement dans ce train en retard par une froide fin d’après-midi, quelque part à Sidi Kacem. Sadni remit sa capuche et colla son visage contre la vitre. Soudain, le train s’ébroua brusquement comme une vieille bête mal réveillée. Il s’ébranla puis s’enfonça dans la nuit, laissant derrière lui la flamme vacillante de la raffinerie dont l’épaisse fumée montait dans un ciel sans étoiles et sans gloire.