Sanctuaires du non-dit

En ce lieu auquel nous sommes des fidèles zélés, mon ami et moi étions en train de plaindre un pote commun qui, pour avoir commis une bêtise préjudiciable à  sa société, s’est retrouvé chômeur…

En ce lieu auquel nous sommes des fidèles zélés, mon ami et moi étions en train de plaindre un pote commun qui, pour avoir commis une bêtise préjudiciable à sa société, s’est retrouvé chômeur. Sans crier gare, le sermonneur de service à cet estaminet, un pilier de comptoir qui carbure au jus de chaussettes, s’immisce dans notre causette, afin de nous rappeler que le vocable «chômeur» est chargé d’une connotation disqualifiante et qu’il est plus correct d’utiliser l’expression «demandeur d’emploi».

Dans ce cas de figure, avons-nous riposté à notre inopportun interlocuteur, «demandeur d’emploi» serait inadéquat, car si notre malheureux ami se trouve sans boulot, il ne se décarcasse guère pour en dénicher, non par goût de la fainéantise, mais parce qu’il sait pertinemment que ce serait peine perdue, à cause de son âge et ses insuffisantes qualifications, et, pour la raison évidente, de la raréfaction de l’emploi, en dépit de l’existence d’un ministère de l’emploi, qui semble chômer aux frais des contribuables. Mais nos arguments judicieux n’ont pas convaincu le personnage, qui tient à son «demandeur d’emploi» comme à la prunelle de ses yeux.

En vérité, il sacrifie à la mode suspecte de la traque un langage «inconvenant». Notre époque peu chiche en maux recourt à des mots gentillets, chics et dorés pour mieux faire avaler la pilule ou émousser le tranchant des fléaux sociaux. Seules quelques langues s’en gardent.

Au fait, comment dit-on «demandeur d’emploi» en marocain ? Introuvable. Et «chômeur» ? «Choumour». Voilà qui est «appeler chat un chat».