S.O.S., équipement public !

Il est intéressant de relever que les abords des tribunaux marocains sont les endroits où l’on compte (au mètre carré) le plus d’infractions au code de la route : stationnement sur les trottoirs, les passages piétons, circulation à  contre-sens…, tout est permis pour les possesseurs du macaron. Pour les citoyens-justiciables-contribuables par contre, aucune tolérance n’est admise, pas plus que de places disponibles.

On se demande parfois s’il existe un planificateur au ministère de la justice (et accessoirement des libertés), une personne dont l’unique fonction serait de réfléchir intelligemment, quelqu’un de pragmatique, de rationnel, d’avisé. Non pas d’un juriste, le ministère en a plein, mais d’un fonctionnaire spécialisé en gestion de bâtiments, connaissant les besoins spécifiques des tribunaux, s’assurant qu’ils sont respectés. Le mot d’ordre officiel dans tous les pays consiste à affirmer que toutes les mesures sont prises pour rapprocher la justice du citoyen. Toutes ? On peut en douter si l’on observe ce qui se passe dans nos tribunaux, à tel point que l’on se demande parfois si, au contraire, on ne cherche pas à dégoûter définitivement le contribuable, au point de l’écarter durablement de tout palais de justice.

Tout commence devant le tribunal : que celui qui n’a jamais essayé de se garer devant celui de Casablanca (ou ailleurs) lève le doigt. C’est carrément mission impossible, à croire que c’est fait exprès : aucun parking n’est prévu pour les justiciables, qui n’ont qu’à… se débrouiller. Par exemple à Rabat, le tribunal de commerce et celui de première instance sont idéalement situés…en pleine ville : pour les magistrats, avocats ou fonctionnaires, pas de soucis, des macarons apposés sur le pare-brise permettent de se garer n’importe comment, n’importe où sans craindre une mise en fourrière. Il est intéressant de relever à ce propos que les abords des tribunaux marocains sont les endroits où l’on compte (au mètre carré) le plus d’infractions au code de la route : stationnement sur les trottoirs, les passages piétons, circulation à contre-sens…, tout est permis pour les possesseurs du macaron. Pour les citoyens/justiciables/contribuables par contre, aucune tolérance n’est admise, pas plus que de places disponibles ; et le fameux dépannage orange est là, qui rôde inlassablement, à l’affût de l’imprudent qui avait cru pouvoir se garer dans une place vide. A Casablanca, mêmes soucis : devant la Cour d’appel, un terrain vague fait office (provisoire) de parking. Idem pour le tribunal de la famille, mais rien de prévu pour le tribunal administratif. On peut aussi subsidiairement se demander où iront stationner les usagers des tribunaux cités…lorsque les propriétaires desdits terrains vagues décideront un jour de les exploiter.

Ceci est donc le premier écueil rencontré par les justiciables. Une fois descendu de sa voiture, il convient de marcher des centaines de mètres, avant de gravir quelques dizaines de marches assez abruptes. Dans tous les tribunaux urbains marocains, on rencontre des escaliers, des marches, de quoi essouffler le plus valeureux des athlètes : alors que dire des personnes âgées, malades, handicapées ? Interdites de justice, pour impossibilité de se rendre au tribunal ?

Par ailleurs, les bureaux recevant le public, ceux des secrétaires d’audience, greffiers ou magistrats sont idéalement situés (pour plus de commodités sans doute,) au-delà du cinquième étage pour la Cour d’appel de Casa, avec une vue imprenable sur le port de la ville, mais des ascenseurs en arrêt maladie permanent depuis des lustres ; au tribunal de commerce, après le parking lointain, il faut encore avoir les ressources physiques pour arpenter des centaines de mètres de couloirs souterrains, où même les plus aguerris des avocats se perdent encore.

Une fois le portail du tribunal franchi, les marches escaladées, les couloirs arpentés, l’usager éreinté qui envisageait de se rafraîchir le visage est alors pris d’un besoin pressant :

Dame Nature se rappelant impérieusement à lui. Situation fatale et dramatique : dans les palais de justice locaux, les concepteurs n’ont jamais envisagé ce cas de figure, considéré comme négligeable car improbable. Résultat : pas de toilettes publiques, ni de lavabos, le citoyen/contribuable devra se ruer dehors toutes affaires cessantes afin de se soulager dans les toilettes du café le plus proche, les WC publics étant inconnus sous nos latitudes ! (Relevons tout de même que des sanitaires existent bien parfois, mais réservés aux fonctionnaires, locaux d’ailleurs bien «gardés» par une imposante dame, qui en interdit l’accès aux quidams).

Le brave citoyen, avec l’argent duquel on bâtit des tribunaux, s’interroge, se demande qui planifie la construction de cet équipement public qu’est un tribunal, puis prend conscience qu’il est négligé, méprisé, qu’on fait bien peu cas de lui, ses besoins, ses désirs. Par contre, question taxes judiciaires, impôts, redevances diverses, tout le monde pense à lui. Il n’est pas un justiciable marocain sortant d’un palais de justice, qui jure, mais un peu tard, qu’on ne l’y reprendra plus, et que c’est la dernière fois qu’il pénètre dans un tribunal.