Ruralisation des villes : le point de non-retour

Aujourd’hui, il faut mener la bataille sur deux fronts : les infrastructures et l’élément humain. A Casablanca, l’Etat a fait un effort énorme pour reloger les habitants de l’ancienne Médina à Attacharouk et Nassim. Faites-y un tour, la sous-location y règne et les mêmes phénomènes liés à la surpopulation y sont reproduits.

Un militant associatif a déclaré il y a quelque temps à un journaliste que le fait de descendre sur le terrain leur a imposé la révision de leurs méthodes car «il y a des aspects ruraux dans les quartiers périphériques».
Cette déclaration n’a pas suscité de commentaires, pourtant elle est d’une importance capitale. Elle nous apporte deux informations : la ruralisation des villes et l’inadéquation des schémas théoriques face à cette situation. Que les associatifs soient les premiers à tirer cette conclusion est normal, ils sont, pour ainsi dire, les seuls à réellement faire de la proximité.
Pour ma part et au risque de me répéter, je considère que la ruralisation des villes est le phénomène décisif du Maroc actuel. Le taux d’urbanisation est plus inquétant, dans ma conception, que le taux d’analphabétisme. Malheureusement, nos sociologues (il paraît qu’il y en a) n’ont pas trouvé d’intérêt à l’étude de ce phénomène.
Dans l’administration marocaine, ce débat a existé à l’état embryonnaire. Au début des années 80, quand l’exode s’est amplifié, à cause de la sécheresse, deux écoles se sont affrontées. La première considérait le mouvement comme inéluctable et préconisait de laisser les campagnes se désertifier et de se concentrer sur la préparation des villes à accueillir les arrivants. La seconde préconisait des zones tampons pour éviter l’ingérable. Aujourd’hui encore, il y a de hauts fonctionnaires qui affirment que plusieurs douars électrifiés ont tout de même été vidés de leurs populations et que les efforts en infrastructures dans les campagnes sont une perte d’argent.
La conception cynique, comptable, est à bout de souffle. Aucune grande ville n’a pu digérer l’exode rural. Non seulement du point de vue des infrastructures mais aussi, et surtout, dans les comportements sociaux.
La ruralisation des villes, c’est bien évidemment l’habitat insalubre, le déficit en équipements de base, mais c’est surtout un phénomène socialement à la fois déstructurant et structurant. Dans les vieilles cités, le phénomène a rompu des équilibres citadins établis depuis des siècles. L’art de vivre safiot, fassi ou tétouani n’est plus qu’un mythe évanescent. Le flot des immigrants a apporté un nouveau mode de vie. Celui-ci n’a que très peu de liens avec les rapports sociaux de la campagne, mais il a encore moins de relations avec «la cité». Cela a une explication très simple : les nouveaux arrivants sont en situation de quête de survie permanente. Dès lors, aucun champ référentiel ne résiste, le système D fait que tout devient acceptable. Absolument tout, sans égard pour la dignité humaine, les normes sociales et encore moins la loi. La ruralisation des villes c’est d’abord un comportement hyper-individualiste, méprisant tout ce qui est collectif (d’où la saleté excessive), refusant de se projeter dans un horizon plus éloigné que la fin du mois ou le prochain Aïd.
Dit aussi crûment, cela peut choquer d’aucuns. Ce n’est pourtant que la vérité, qu’il faut comprendre pour pouvoir agir. La ruralisation des villes a produit ses propres élites, ce sont les élus PND ou MP en milieu suburbain. Dans les douars, les habitants votent collectivement pour le même candidat et pas nécessairement contre un billet. A Douar Lahjar, ce sont 5 000 voix qui se portent à chaque échéance sur la même personne.
Aujourd’hui, il nous faut absolument mener la bataille sur les deux fronts : les infrastructures mais aussi l’élément humain. A Casablanca, l’Etat a fait un effort énorme pour reloger les habitants de l’ancienne Médina à Attacharouk et Nassim. Faites-y un tour, la sous-location y règne et les mêmes phénomènes liés à la surpopulation y sont reproduits. Ceux qui comptent sur le temps se trompent, ces ghettos n’offrent aucune possibilité d’intégration et le contact avec «le reste de la ville» reste superficiel.
La ville n’est que le lieu où s’exerce la débrouille, pas un lieu de vie, et encore moins un projet de devenir commun. Tous les indicateurs de la marginalisation sont exacerbés, dans ces conditions. Si nous n’y prenons garde, ce sera un véritable Tchernobyl social