Rires et chansons au clair de la lune

«On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui», prédisait, il y a longtemps déjà, pierre desproges, dans l’une de ses hilarantes boutades devenue aujourd’hui presque une maxime pleine de sagesse. si de son temps (pas si lointain, à savoir dans les années 80), il riait de tout et plus encore, de quoi peut-on rire aujourd’hui avec n’importe qui ?

Certains humoristes, et nombre de poètes, peuvent parfois avoir un certain don de prédiction qui, s’il n’en fait pas des prophètes, les place non loin de ces derniers. D’ailleurs, les philosophes et les prophètes, fondateurs ou non de religions, n’ont pas toujours apprécié les poètes par le passé. Certes, les prophètes peuvent tout faire et tout dire, mais les poètes, eux, habitent le monde autrement. Ils apportent au doux sommeil de la nuit sa douce mélancolie après le jour serein, et aussi «les pressentiments des choses à venir». L’un d’eux, et non des moindres, Hölderlin, résumait tout cela en écrivant ceci: «Et ce qui reste est l’œuvre des poètes». Et les poètes ont souvent eu raison en fondant le reste. Plus souvent encore que certains vaticinateurs et nombre de raisonneurs raisonnés. Et puis il y a les humoristes. Plus modeste est leur contribution dans la manière «d’habiter le monde», mais plus riante et plus conséquente, avouons-le. On peut rire et prévenir ; rire, rêver et, cependant, réfléchir. Alors quittons poètes rimailleurs et prophètes vaticinateurs pour rester avec les gens du rire.

«On peut rire de tout, mais pas avec n’importe qui», prédisait, il y a longtemps déjà, Pierre Desproges, dans l’une de ses hilarantes boutades devenue aujourd’hui presque une maxime pleine de sagesse. Si de son temps (pas si lointain, à savoir dans les années 80), il riait de tout et plus encore, de quoi peut-on rire aujourd’hui avec n’importe qui ? D’abord et par exemple, on rit rarement des riches. Peut-être parce que les riches n’ont pas d’histoires. Sauf, ici il y a longtemps, lorsqu’un duo comique du terroir, Qachbal et Zaroual, se moquait des citadins riches, ou citadins tout court, car pour eux un citadin aisé est un pléonasme. C’était au temps du fameux registre comique du rural contre le citadin ou du rat des villes et celui des champs. Il avait fait florès en ce temps d’une fusion oxymorique entre deux ministères : l’Intérieur et l’Information. Une vague d’humoristes au rugueux accent des plaines de la Chaouia et d’Abda était née à la faveur de ces interminables soirées du samedi soir diffusées en direct sur l’unique chaîne de télé des années 80. Animées par des humoristes, ou présentées comme tels, ces soirées télévisées étaient organisées devant les sièges imposants (et l’architecture d’un kitsch improbable) des préfectures de certaines villes du pays. Des chanteurs fagotés comme des serveurs de café rivalisaient en chants et se gargarisaient de sirupeux et répétitifs «Ya lili Ya 3ini» (O ma nuit ! O mon œil!) et de mélopées redondantes. Entre deux chansons, aucun temps mort et encore moins de pause pub, car voilà qu’un duo à l’accent tellurique va lancer une salve de vannes sur tel riche, gros et forcément fassi qui ne mange que de la salade et observe une diète. Tout le monde se marre et surtout le premier rang où toute la hiérarchie de l’autorité locale est obséquieusement installée autour du gouverneur en costume-cravate. Derrière, une foule rieuse et en délire en veut plus ; elle se bouscule, siffle et hurle : «A3id! A3id !» (Bis !) L’animateur, maître des céans sous la férule des autorités locales, annonce la présence d’une brochette de stars. Passe alors tel chanteur-vedette en goguette, à l’époque pas encore touché par la grâce d’Allah. Il versera plus tard dans le chant halal après son retour d’une «retraite» d’on ne sait quelle contrée moyen-orientale ; et voici l’autre chanteuse à la voix cassée aux grains sablonneux qui interroge sa «blessure béante» (Yak Ajarhi J’rite ou Jarite) et se plaint de n’en avoir trouvé ni remède ni soulagement… Mais sans transition et après tant de douleurs étalées, voilà qu’un autre humoriste surgit sur scène et dans un accent rocailleux (ils avaient tous le même) s’en prendra, en les vannant, à sa belle-mère, sa mère, sa femme et sa sœur. Bref, à toute la gent féminine de la maison famille. Tout cela sous le rire large et massif d’une foule hilare et unanime tel un de ces scores des élections de l’époque. Parfois, le caméraman se fait poète soudainement inspiré. Il vise, zoome et s’attarde sur une pleine lune qui plane sur cette foule pleine de rire et gavée de vannes. Elle est la seule ce soir-là à prendre de la hauteur… L’œil avisé de la caméra qui a visé la lune suit peut-être ce conseil de l’écrivain Oscar Wilde qui recommandait aux doux rêveurs qui scrutent le ciel pour y lancer des prières plus profanes : «Il faut toujours viser la lune, car même en cas d’échec, on atterrit dans les étoiles». Et, plus poète lucide, il dit aussi : «Nous sommes tous dans le caniveau, mais certains regardent les étoiles». Mais qui regarde encore les étoiles ? Alors, comme dirait l’autre poète Apollinaire, «il est grand temps de rallumer les étoiles !».