Rigueur et croissance pour éviter l’enfer

On peut arguer qu’en 2013 la croissance sera de retour et le redressement des finances publiques se fera automatiquement. En fait, il ne faut pas s’attendre du seul retour de la croissance à  la restauration de nos finances publiques.

L’économie marocaine plonge dans la crise. Le piège risque de se refermer sur ses potentialités si deux orientations fondamentales n’infléchissent pas son cours : une politique de rigueur dans la gestion du déficit budgétaire et un plan de réformes pour mettre la croissance sur des rails stables. Rigueur budgétaire et relance de la croissance ne sont pas antinomiques. Elles s’imposent comme les deux piliers d’une même démarche.

Depuis des années, la dépense publique a été utilisée pour autre chose que ce pour quoi elle est essentiellement faite, à savoir investir dans les biens collectifs (santé, éducation, infrastructures) et relancer l’activité quand tout va mal. Les ressources publiques ont été affectées en priorité aux dépenses de fonctionnement et au soutien des prix des produits de base. Le budget a toujours présenté un solde déficitaire ; la politique des finances publiques a fait du déficit structurel et pas seulement conjoncturel : même en période de forte croissance, elle n’a pas été capable de s’attaquer aux rigidités des dépenses improductives, alors que c’est durant les périodes d’abondance que l’on constitue les réserves pour affronter les temps de disette. La politique publique a été utilisée pour remettre à demain la résolution de nos problèmes.

Prenons la Caisse de compensation : plutôt que de gérer la connexion entre prix internationaux et prix nationaux et de programmer un désengagement progressif, l’Etat est même revenu sur le mécanisme d’indexation des prix des produits énergétiques. Prenons les niches fiscales : l’Etat a multiplié les exonérations, exemptions, aides et contrats aidés, financièrement coûteux et pas toujours efficaces sur le plan économique. Prenons un autre exemple, celui des marchés des biens et services : plutôt que de mener des réformes pro-concurrentielles, qui suppriment les barrières à l’entrée, stimulent la productivité et l’emploi, l’Etat a privilégié la protection des rentiers et des positions dominantes sur les marchés. La dépense publique a servi à gérer les conséquences indésirables de nos immobilismes, évitant ainsi de s’attaquer à leurs causes. Mais retarder la résolution d’un problème structurel ne le résout pas, ça ne fait que l’amplifier dans le temps.

On peut arguer qu’en 2013 la croissance sera de retour et le redressement des finances publiques se fera automatiquement. En fait, il ne faut pas s’attendre, du seul retour de la croissance, à la restauration de nos finances publiques. On peut prétendre qu’un plan de rigueur risque de plomber la croissance. Rien n’est moins sûr. Le fait de dessiner une trajectoire claire et ambitieuse de réduction pluriannuelle des déficits envoie un signal crédible à l’ensemble des acteurs économiques.
Plus fondamentalement, la sortie de la crise n’est pas tant à rechercher dans l’impact conjoncturel d’une politique de rigueur que dans les réformes à venir que le Maroc va devoir engager pour soutenir une croissance forte sur le long terme. On aurait tort, au vu de la bonne année agricole, qui n’est pas encore assurée, de conclure que la croissance globale est solidement installée. Tout d’abord, la hausse du PIB n’est pas, on le sait, synonyme d’accroissement du bien-être, même si la crise rappelle combien sa baisse peut être douloureuse. Deux ou trois points de PIB de plus, c’est certes quelque chose comparé à ce qu’on pouvait redouter avec une mauvaise année agricole, mais cela représente quelques milliards de dirhams en autoconsommation des ménages ruraux et en activité féminine rurale non rémunérée. Ensuite, la crise que nous subissons est d’une telle ampleur que, malgré les perspectives d’une bonne croissance, ses effets seront encore loin d’être effacés. Mais surtout, il y a de bonnes raisons de douter que la situation économique continuera de s’améliorer à un rythme de 4-5% de croissance par an tant que notre économie continuera de subir les effets de la crise qui agite nos partenaires du Vieux Continent.

Le poids des déficits ne sera véritablement allégé que par le retour de la croissance durable, dont les principaux leviers sont les réformes en profondeur du système productif et de la gouvernance des politiques publiques. Rappelons-nous, les plans de relance des années 2008-2010 n’ont pas enrayé la spirale de la crise et n’ont pas permis un redémarrage soutenable de l’économie ! L’économie nationale porte encore les stigmates de la crise de ces années, avec un niveau élevé des déficits publics et un chômage qui s’est au mieux stabilisé. Elle se trouve aujourd’hui face à une spirale structurée autour de quatre faiblesses qui se renforcent mutuellement : la crise des finances publiques, la fragilité des comptes extérieurs, une croissance globale fluctuante et très moyenne, et des turbulences politiques causées par des carences institutionnelles. Ces faiblesses sont toutes présentes, et l’aggravation de l’une d’entre elles pourrait déclencher un cercle vicieux menant à une tourmente financière et à un blocage abrupt de la croissance.

La solution durable à la crise ne réside pas seulement dans des ajustements budgétaires -aussi nécessaires soient-ils à court terme- ni dans l’adoption de mesures de rigueur, mais dans des réformes porteuses d’une nouvelle politique de croissance.