Rêveries sur les berges du fleuve

Si je vous parle de ce temps que les plus de quarante ans
connaissent peut-être, c’est que les années soixante-dix ont constitué
une période charnière dans la vie économique, politique
et culturelle du Maroc contemporain.

Lorsqu’il s’est levé ce matin, le ciel était clair. Seul un petit nuage en forme de flocon de coton disloqué flottait au-dessus des rues encore désertes. Rabat, en ce matin de l’année 1974, est une ville sans souvenirs, «capitale d’un pays sans capitaux ». Cette phrase, entendue à  la fac de droit dans la bouche d’un prof engagé à  l’époque, «désengagé» depuis, résonne encore dans sa tête comme le refrain d’une vieille chanson. «Ahâ ! ahâ! Ahâ ! Chaâlou ennar oumchaou / zadou khouaou ou louaou» ( ils ontmis le feu/ Et puis ils s’en sont allés).

Arrivé en train la veille, au petitmatin, dans cette ville enrobée de brume océanique, il ne savait pas ce que les jours à  venir lui réservaient. Il avait vu la mer une seule fois. Il y avait longtemps, au cours de colonies de vacances pour enfants nécessiteux etméritants. Premier de la classe : vacances gratuites.Une petite valise en carton vert olive, une chemise, un pantalon et quelques gâteaux faitsmaison.Des années après, il lui reste quelques vagues souvenirs de ce grand voyage, les vagues, un bout de plage à  Salé, l’autre cité jumelle, de l’autre côté du fleuve.Enfant, jamais il n’avait compris comment deux villes peuvent être séparées, avec un fleuve et un océan en partage. Chez lui, une petite rivière coupe la ville en deux aussi, avant de disparaà®tre sous les remparts puis de réapparaà®tre, çà  et là , sous des maisons séculaires. Est-ce qu’elle se déverse en ces multiples fontaines qui chantent sur les places et le long des ruelles de la vieille ville ? Enfant, jamais il ne saura o๠va la rivière, ni d’o๠elle vient. Son amont et son aval resteront unmystère. Ils ne seront pas les seuls.Mais d’o๠il vient, il n’y a pas.Deux vieux massifs surplombent la ville. Ils portent des noms à  consonance amazighe.

Partir d’un lieu de mémoire pour un autre afin d’en nourrir un autre pan de cettemêmemémoire. Ainsi commence la construction d’un homme. Si je vous parle de ce temps que les plus de quarante ans connaissent peutêtre, c’est que les années soixante-dix ont joué un rôle important dans la vie économique, politique et culturelle du Maroc contemporain. Cette période, que l’on peut revisiter à  sa guise, car «chacun a sa façon de regarder la nuit», comme disait Hugo, constitue une charnière dans le destin du pays.Des événements décisifs et des soubresauts historiques se sont succédé à  un rythme infernal : marocanisation, deux tentatives de coup d’Etat, emprisonnements, torture, procès politiques, Marche verte, guerre au Sahara… Les historiens pourraient ajouter d’autres jalons, les poètes d’autresmétaphores et lesmilitants, qui ont de la mémoire, d’autres utopies ou d’autres illusions. Paradoxalement, sur le plan culturel, ce n’était pas le désert. Des revues, en arabe et en français, paraissaient et disparaissaient au gré de l’humeur du pouvoir ou de la capacité financière des éditeurs.Lemensuel Lamalif tenait le cap grâce à  l’entêtement de ses deux chevilles ouvrières,ZakyaDaoud etMohamed Jibril.Les revues culturelles Pro C du regretté Omar Malki, Traces, de Abdallah Bounfour, ou Attaqafa al Jadida de Mohamed Bennis faisaient de la résistance culturelle. Peu de livres se publiaient et pour cause : le peu d’écrivains et de poètes de l’époque étaient soit en prison, soit en exil forcé ou choisi, selon les cas. Seuls les arts plastiques tenaient le haut du pavé, notamment à  Rabat, à  la faveur de la galerie Bab Rouah et surtout celle de l’Atelier, dirigée par Pauline deMazières («Sainte Pauline, mère des Arts», telle que désignée dans un article par l’auteur de cette chronique) avec la complicité technique de Sylvie Belhacène. Pour les arts plastiques, et notamment la peinture, les seventies étaient des années fastes. Il n’était de bonne culture que plastique et tout un «discours littéraire et universitaire » s’est reporté sur cette expression artistique laquelle, il faut le dire, ne dérangeait pas le pouvoir outre mesure. Contrairement à  la poésie engagée, forcément engagée, aux romans, nouvelles ou essais. Implacables avec l’écrit politique, les censeurs toléraient bien l’esthétique des arts plastiques dont l’abstraction des oeuvres autant que les positions mutiques de leurs auteurs ne perturbaient pas le cours des choses.

Ce matin, le ciel est clair. Seul un petit amoncellement de nuages s’effiloche et dessine desmoutons au-dessus du fleuve qui sépare Rabat de Salé. Des palissades colorées, pleines de dessins et de slogans publicitaires protègent de la vue un immense chantier sur les deux berges du Bouregreg. La ville, comme la vie,