Rester «niya» ? devenir «hrami» ? cornélien…

La place prise par l’argent dans le Maroc d’aujourd’hui sidère
cet ancien de Tazmamart revenu d’un au-delà où il a fallu survivre,
privé de tout, et dont la survie a reposé sur la puissance de l’esprit,
la force de la spiritualité et le sens de la solidarité.

«C’est un des survivants de Tazmamart», vous a-t-on soufflé en vous le présentant. D’emblée, l’émotion vous étreint. Pendant dix-huit ans, cet homme a été extrait du monde des vivants. Sa jeunesse s’est consumée dans l’enfer d’un bagne conçu pour être une tombe. Ce même homme, en costume gris, qui se fond sans peine dans la foule des cadres venus admirer les dernières nouveautés au salon de l’auto 2004, ce même homme est resté plus de sept ans sans pouvoir couper ni ses cheveux ni ses ongles. N’a pas respiré l’air du dehors, entrevu la lumière du jour, senti la caresse du soleil sur sa peau, goûté la douceur d’un bain… Pendant dix-huit ans, il fut traité en non-être, livré au noir, à la solitude, à la faim, à la crasse et au sadisme de ses geôliers. Vous le dévisagez avec attention. De bonne grâce, il se livre à votre curiosité. Ses traits ne vous révèlent rien des épreuves – que dis-je ? – des horreurs endurées. Quelques ridules mordent le contour des yeux mais, hormis ces légères griffes, le visage est lisse comme une mer paisible. Comment a-t-il réussi non seulement à survivre mais à être en mesure de présenter un tel visage aujourd’hui – presque pas de rides, un teint frais, des cheveux en parfaite santé ? Il se contente de sourire. Au fond, il n’en sait rien lui-même. Des plus costauds que lui n’ont pas tenu le coup. Le miracle de la vie, tout simplement. On reste sans voix devant cette infinie capacité de résistance de l’homme en situation extrême. A ce mystère que l’on nomme instinct de survie. Et dire que, par ailleurs, un rien dans la vie quotidienne nous fait parfois vaciller …
Face à cet homme revenu de si loin, mille questions ont fusé. On en retiendra une. Pour le revenant qu’il est, quels changements l’ont-ils le plus frappé entre le Maroc laissé et celui retrouvé, près de deux décennies plus tard ? Une réponse immédiate : le changement en terme de valeurs. L’ancien lieutenant est effaré par la dérive des mentalités en matière d’éthique. Ainsi, par exemple, du mensonge et de la perception que l’on en a désormais. Mentir n’est plus cet acte hautement répréhensible qu’il était auparavant. Il en est fait à présent un usage décomplexé et personne ne paraît s’en émouvoir outre mesure. Tout comme l’attitude qui consiste à bafouer l’autre et à trahir sa confiance. Dans le monde des affaires mais aussi dans les relations sociales en général, ce comportement est considéré comme relevant presque des règles du jeu. Ne pas intégrer cette réalité, c’est être niya. Traduisez crédule pour ne pas dire «bébète». Or, l’époque attend de vous d’être un hrami. Si tordre le cou à l’éthique permet de «réussir», eh bien, à terme, on vous le pardonnera. Car vous disposerez de ce qui, aujourd’hui, fait fonction de valeur première : l’argent, ce dieu devant lequel les échines n’affichent aucune honte à se courber.
La place prise par l’argent dans le Maroc d’aujourd’hui sidère cet homme revenu d’un «au-delà» où il a fallu survivre, privé de tout. Or, quand on interroge sa survie et celle de ses compagnons, on constate qu’elle a reposé sur ces facteurs cruciaux qui sont la puissance de l’esprit, la force de la spiritualité et le sens de la solidarité. Et de s’interroger : ce qui est valable pour un groupe d’hommes ne l’est-il pas pour une société dans son ensemble ? Et pour cette société qui est la nôtre, le problème n’est-il pas en train de se poser aussi, d’une certaine manière, en terme de survie ?
Tout le monde s’accorde à reconnaître que le Maroc se trouve à la croisée des chemins. Mais observons certains comportements. Ont-ils changé ? Non. Dès lors que l’on a la belle voiture, la belle maison et les belles fringues, on s’estime tout permis. Remettre cette attitude en question semble relever du crime de lèse-majesté. Parlez de «valeurs», défendez un comportement respectueux dans le rapport à l’autre et vous devenez le «ringard» moraliste du coin. A la limite de l’asocial ! Pourtant, tant que ces attitudes perdureront dans le rapport du nanti au démuni, tant que la valeur de l’individu restera tributaire du poids de son compte en banque, nous n’aurons aucune chance de nous en sortir. Il est aisé de mettre tout sur le dos des institutions. Pourtant, jeter de temps à autre un regard dans son miroir ne serait pas superflu.
L’argent n’est jamais qu’un moyen. Il n’est pas vain de répéter et de répéter encore qu’il ne fait pas la valeur d’un individu. Cette valeur-là ne peut être autre qu’éthique. Et l’éthique ne se négocie pas