Rencontre du 3e grade

le maroc est une terre où l’on compte de nombreux fossiles mis au jour, souvent d’une grande importance paléontologique. maintenant, la question qu’on se pose est : que fait-on de toutes ces découvertes alors qu’on aurait pu constituer un petit jurassic-park bien à  nous pour accueillir nos propres dinosaures ?

Il y a deux mois environ, en ouvrant un journal du matin (on devine lequel), on pouvait lire ce titre en page 10 : «Les fossiles du plus grand dinosaure de la terre retrouvés à Erfoud». D’accord, l’info n’est pas fraîche. Elle date, beaucoup moins que le dinosaure, mais elle date. De plus, elle fut reléguée dans les pages intérieures avec des faits divers scabreux dans des régions éloignées : «Sefrou : une famille arrêtée alors qu’elle tentait de vendre un bébé» et «Un mort à Tata en raison d’eau contaminée». Pas de quoi se précipiter dans les kiosques pour en savoir plus ou affoler les gens de l’OJD. Mais c’est là justement que l’on a décidé de nous annoncer cette formidable et prodigieuse découverte scientifique sur le Spinosaurus, petit nom du plus grand dinosaure du monde, qui aurait vécu au Maroc il y a de cela plusieurs millions d’années, en plus, aujourd’hui, des quelques semaines auxquelles remonte la publication dudit article. On ne sait pas ce qu’il y avait de plus important ce jour-là dans l’actualité nationale et internationale, mais toujours est-il que la hiérarchisation de l’information avait renvoyé le Spinosaurus d’Erfoud dans les pages régionales. Ceux qui ont pratiqué le journalisme à la manière de chez nous, notamment dans ce qu’on appelle le secrétariat de rédaction, savent que la rubrique régionale est le cimetière de l’info, ou, au mieux, une espèce de purgatoire qui n’est ni le paradis ni l’enfer. Un no man’s land ou une zone d’exclusion où l’on se débarrasse de ce qui pourrait gêner le «rubriquage», le calibrage et autres «posages» dans la mise en page de la maquette du journal. Mais ça, c’était il y a bien longtemps, car on imagine qu’aujourd’hui, avec l’avènement impromptu et spontané de la presse électronique, on ne s’embarrasse plus de ces procédés d’un autre âge. L’âge (puisqu’on est dans la paléontologie) de la Pierre Posée.

Mais revenons à notre dinosaure d’Erfoud et à l’article qui en avait fait état. Article, au demeurant bien détaillé, illustré, légendé et étalé sur une demi-page, et qui plus est accompagné d’un encadré au titre lucide et opportun : «Pas de musée pour la conservation des fossiles au Maroc». Car, et le journal ne manque pas de le rappeler, le Maroc est une terre où l’on compte de nombreux fossiles mis au jour, souvent d’une grande importance paléontologique. Maintenant, la question qu’on se pose est : que fait-on de toutes ces découvertes alors qu’on aurait pu constituer un petit Jurassic-Park bien à nous pour accueillir nos propres dinosaures ? Le jeune paléontologue marocain, Nizar Ibrahimi, qui a été à l’origine de la découverte a été célébré par les milieux scientifiques et par les médias spécialisés dont la fameuse «National Geographic Television» qui n’a pas tari d’éloges sur cet événement de grande envergure. C’est donc grâce à cet article tapi en pages intérieures d’un quotidien matinal que l’on a pu prendre connaissance de cet exploit. Et c’est pour cela que l’on a gardé ces coupures de presse dans nos archives. Sachant pourtant que, comme disait un homme politique français, que «les coupures de presse sont les blessures qui cicatrisent le plus vite».  

Mais, malheureusement, les revues de presse que l’on présente tous les matins, à la radio et ailleurs, s’aventurent rarement dans ces rubriques «subalternes». Elles ont tort, car on y trouve parfois, en plus d’informations de première main, des perles de nature à égayer notre journée, sinon de compenser la teneur anxiogène du reste du sommaire. A titre d’exemple et non loin de notre ami Spinosaurus, dans la page «Service» abritant annonces classées, petites annonces et autres pharmacies de garde, carnet du jour, on pouvait lire cet «avis de concours interne» émis par la Commune de Oulad Zmam. On y annonce un «examen d’aptitude professionnelle pour remplir le poste d’Assistant administratif 2e Grade». Sauf que cet examen interne est ouvert pour «les fonctionnaires de la commune occupant le grade d’Assistant administratif… 3e Grade, qui ont l’ancienneté de six ans au moins dans ce grade». Bon, on arrête tout et on réfléchit. De deux choses lune (l’autre c’est le Soleil, comme dit le poète) : ou bien il y a eu inversion dans le texte de l’avis, ou alors c’est un concours piège, à savoir   un examen… d’inaptitude destiné à dénicher et rétrograder au grade 2 les lauréats des planqués du 3e Grade. D’accord, c’est vicieux, mais pas bête.  Et que l’on ne nous dise pas qu’il n’y a pas d’infos à la fois intéressantes et rigolotes dans ces rubriques subalternes. De plus, si l’on ne visite pas ces rubriques, comment saurait-on ce qui se passe dans cette belle commune de Oulad Zmam, où, si ça se trouve, on pourrait tomber, si l’on creuse bien, sur un petit frère ou une petite sœur, un cousin ou une cousine de notre ami Spinosaurus.