Religion et économie

Si certaines religions comme l’islam et le judaïsme, dans leur quête d’une société idéale, se sont doté d’une jurisprudence en la matière, d’autres en sont totalement dépourvues et on ne trouve pas dans leurs textes fondateurs de référence à  la vie économique.

La Turquie a le vent en poupe.  Pour ses performances économiques sur la longue durée, son repositionnement sur la scène géopolitique régionale, voire internationale, et surtout….une modernisation institutionnelle et sociale empreinte d’une reconquête identitaire. Dans un monde arabe, proie à une forte agitation et en perte de référence, on comprend que les médias et l’opinion publique érigent ce pays en modèle à suivre. Sa réussite est attribuée à la renaissance d’un islam modéré, une religiosité qui  se diffuse dans les pores de la société. Un raisonnement laissant entendre que le facteur déterminant de cette performance réside dans l’impact positif de la religion sur l’organisation économique et le comportement des individus. Une thèse fort ancienne et réductionniste qui incite à une relecture du débat sur les liens entre la foi et la croissance.

Il y a plus d’un siècle, le Japon a été le premier pays asiatique à s’être lancé (révolution Meiji) dans la voie de l’économie moderne et y avoir brillamment réussi ; il y eut dans les années 1980 la croissance à deux chiffres des cinq petits dragons (Hong Kong, Singapour, Taiwan, Corée du Sud et Thaïlande) dont certains ont atteint le niveau de richesse occidental. Aujourd’hui c’est vers d’autres pays de la même région que les yeux se tournent : le Vietnam en pleine ébullition marchande et surtout l’immense Chine libérée du carcan économique du communisme à défaut de sa dictature politique. Un point commun à tous ces pays : le même noyau culturel constitué pour l’essentiel depuis plus de quinze siècles par  l’héritage du confucianisme et du bouddhisme. Nombreux sont les analystes qui ont vu alors dans cet héritage religieux un des déterminants importants, sinon le déterminant principal, de la spectaculaire réussite économique asiatique. Ainsi considèrent-ils que les comportements d’altruisme, d’oubli de soi, d’égalité d’humeur, de recherche de la qualité, souvent observées dans le fonctionnement des entreprises asiatiques, ne sont pas sans quelque rapport avec des attitudes directement inspirées du bouddhisme et développées par lui : vacuité, non-dualité, détachement de l’égo, culte de l’action pure.

Il y a toujours plus d’un siècle, le grand sociologue allemand Max Weber publiait une œuvre majeure, L’Ethique protestante et l’esprit du capitalisme dans laquelle il exposait sa célèbre thèse sur l’influence des préceptes de la doctrine calviniste sur le développement du capitalisme. Son raisonnement repose sur la proposition selon laquelle l’éthique protestante a favorisé l’émergence de l’esprit capitaliste en encourageant l’ascétisme, et, partant, l’épargne et l’accumulation du capital. Des travaux récents d’économistes connus donnent à penser que les thèses de Weber sont encore d’actualité. Ils se demandent si on ne pouvait pas voir, aujourd’hui, dans le déclin économique de l’Europe comparé au dynamisme de l’économie américaine – déclin qui s’accompagne d’un mouvement de déchristianisation des pays européens et d’une rechristianisation des Etats-Unis – la confirmation de la thèse wébérienne.

Pourtant, les critiques qui ont remis en cause les travaux du sociologue allemand étaient nombreuses. Les détracteurs de Weber ont prétendu au contraire que celui-ci interprétait mal la doctrine protestante ; que certains pays comme la Hollande où le culte protestant est dominant, ne voient pas le capitalisme se développer ; que le capitalisme s’inscrit dans la longue durée : il aurait commencé à se développer au sein des communautés juives ou encore dans l’Italie catholique du XIIIe siècle, où ont été conçues la banque, l’assurance et la comptabilité double. On pourrait dire, aussi, que les performances de l’économie américaine ne confirment en rien les thèses des néowebériens. Au contraire, l’essor d’une consommation débridée a conditionné la croissance de l’économie américaine ; depuis le milieu des années 80 le taux d’épargne des ménages américains n’a cessé de décroître, l’endettement global du secteur du crédit à la consommation a explosé. Le même raisonnement peut être appliqué au modèle asiatique…

Les économistes investissent depuis longtemps des hypothèses sur le lien entre religion et développement économique. L’hypothèse de la sécularisation qui fait partie de ce qu’il est convenu d’appeler la «théorie de la modernisation» postule que certaines institutions changent à mesure qu’une économie se développe : on suppose que dans ce processus de changement les individus deviennent moins religieux. Cette notion de «moins religieux» est mesurée par le degré de participation à une religion organisée, soit par certains indicateurs reflétant les croyances religieuses. D’autres hypothèses évoquent l’impact négatif de la religion sur les performances économiques. Par exemple, une Eglise organisée peut interdire certains types de transactions économiques, par exemple le marché du crédit et de l’assurance. En termes de préceptes, toutes les religions ne sont pas égales. Si certaines comme l’islam et le judaïsme, dans leur quête d’une société idéale, se sont dotées d’une jurisprudence en la matière, d’autres en sont totalement dépourvues et on ne trouve pas dans leurs textes fondateurs de référence à la vie économique.