Réinventer la solidarité

Pour ce trajet-là, il ne vous chargea pas seulement pour une course mais, en sus, se déchargea du fardeau qui pesait sur son cœur. A la première parole échangée, il se répandit, racontant comment, depuis trois jours, «il n’avait plus sa tête à lui». Dayekh. Son fils, un petit garçon de trois ans, vous confia-t-il, est tombé malade. Il était si mal qu’il lui a fallu l’emmener de toute urgence à l’hôpital. Dans sa poche, pour toute fortune, un billet de 100 DH. D’entrée de jeu, la consultation en préleva soixante. Puis on l’envoya acheter une boite d’Aspégic: 37 autres DH. Vidé, le porte-monnaie. Mais venait encore l’ordonnance. Le coût des médicaments prescrits s’élevait à quelque trois cents dirhams. Eh bien, cette somme, en trois jours au volant de son taxi à se remplir les poumons de gaz carbonique, notre homme n’était toujours pas parvenu à la réunir. Entre les cent cinquante dirhams journaliers dus au propriétaire du taxi et le carburant à mettre dans le réservoir, il ne lui reste, expliqua-t-il, plus grand chose. Juste le minimum vital nécessaire pour faire bouillir la marmite. Sa comptabilité n’intègre pas la maladie. Il n’y a pas de case pour cela.

Voilà un homme qui travaille. Et qui travaille dur. Il est aisé d’imaginer l’état de fatigue dans lequel se retrouve le soir quelqu’un dont le métier consiste à vous véhiculer à longueur de journée dans la circulation cauchemardesque de Casablanca. Ce labeur, pourtant, ne le met à l’abri d’aucun aléa. 300 DH ! Qu’est-ce, pour ceux d’entre nous à qui la vie sourit ? Le coût d’une sortie ou d’un menu plaisir ? Pour cet homme-là, a contrario, 300 DH, c’est un enfant malade qui se consume sous ses yeux parce que lui, son père, peine à les réunir.
On a beau connaître la précarité dans laquelle des millions de Marocains vivent, quand celle-ci s’illustre à travers un cas individuel, elle vous laisse complètement désemparé. Bien sûr, la parade est de se dire qu’on vous raconte des histoires, qu’il ne s’agit là que de mensonges pour vous apitoyer et vous soutirer de l’argent. Une probabilité, certes. Cela ne supprime pas pour autant le fait que cela puisse aussi être vrai. D’ailleurs, si ce n’est pas vrai dans ce cas-ci, ce le sera dans un autre. Les faits parlent d’eux-mêmes au regard de la proportion importante des Marocains qui flirtent avec la pauvreté. En temps normal, c’est déjà lourd. Face à la maladie, l’inégalité sociale prend l’allure d’une insupportable injustice.

Le principe de la solidarité, relayé par le précepte de la zakat, est l’un des fondements de l’islam. Dans la société marocaine traditionnelle, la main tendue au démuni relève du plus élémentaire des devoirs. Elle est partie intégrante du mode de vie. Outre le pourcentage des bénéfices à redistribuer obligatoirement aux pauvres, il y a par exemple cette part du repas que l’on prévoit pour eux le vendredi ou encore, à l’heure du ftor, tout le long du mois de Ramadan. Cette solidarité s’exerce essentiellement en direction d’un environnement proche. Chacun ayant autour de lui des personnes défavorisées, c’est à celles-ci que va en priorité son soutien. Dans les quartiers populaires ou dans les petites villes, ces comportements sociaux restent toujours de rigueur. Par contre, dans une mégapole comme Casablanca, où les structures traditionnelles se délitent et ce au niveau même de l’institution de base qu’est la famille, ce sens de la solidarité tend à disparaître. Du coup, les plus pauvres n’ont plus de recours, le processus de modernisation en cours de la société ne s’accompagnant pas (encore) de la mise en place des filets de sécurité appropriés. D’où la multiplication des drames humains dans un environnement où l’individualisme, lui, connaît un développement fulgurant.

Comment repenser ou réinventer la solidarité, telle est la grande question à laquelle nous nous trouvons confrontés aujourd’hui. Problème d’autant plus épineux qu’il faut trouver le moyen de venir en aide aux plus démunis tout en ne contribuant pas à nourrir cette perversité qu’est la mendicité institutionnalisée. Que faire dans cette situation d’entre-deux où les us d’antan se perdent alors que les nouvelles logiques de solidarité peinent à s’ancrer dans les mœurs ? Empêcher son cœur de s’endurcir serait la première chose. Garder en mémoire ce sens du don qui fut celui de nos pères et de nos grands-pères, la seconde. Enfin, rester à l’écoute de ceux qui sont plus mal lotis que soi et les aider, sans pour autant les assister, dans la mesure de ses possibilités, la troisième. Pour quiconque pense être un citoyen, c’est là un devoir premier. Aussi premier qu’il le fut hier, le sera demain et, peut-on même affirmer, à tout jamais .