Réinventer la mixité

Etablir de nouveaux repères communs qui rapprochent les sexes de façon signifiante suppose de substituer à 
la question des femmes celle du genre. Cela signifie interroger le masculin, impliquer les hommes dans
la sphère domestique en repensant totalement l’articulation des sphères sociales.

C’est dans le domaine politique que la permanence d’une conception traditionnellement masculine est encore la plus criante au Maroc : elle se traduit non seulement par un nombre insignifiant de femmes élues, mais aussi par des comportements machistes dont les femmes politiques font les frais. Insuffisante en elle-même, la présence accrue des femmes au Parlement et dans le gouvernement est une condition nécessaire de toute démocratie effective. Mais les femmes doivent-elles être simplement «plus nombreuses», comme le demandent les Nations Unies, qui recommandent un seuil minimal de 30% dans les Parlements, ou être représentées à  parts égales avec les hommes ?
Pour les mouvements féministes, la parité est une question de principe puisque les femmes représentent la moitié du genre humain. Autre débat, corollaire du précédent : faut-il introduire des quotas et autres mesures de discrimination positive pour élargir la place des femmes en politique ? Là  encore, juristes et intellectuels s’affrontent. Une discrimination, même positive, reste une discrimination, assurent les uns. Vision abstraite de l’universalité, rétorquent les autres. En tout état de cause, dans les législations ou dans les pratiques des partis, les rares mesures volontaristes sont encore le meilleur moyen de permettre aux femmes d’accéder au pouvoir.

La revendication de parité est née de cette exclusion. Les femmes favorables à  la parité, en réussissant à  créer une mobilisation qui transcende jusqu’à  l’opposition gauche-droite, ont ainsi fait émerger bien plus : une renaissance de la dimension politique de la question des genres, un espace pour le débat public et pour l’action, qui suscite un très grand espoir. Rendre cet hommage aux paritaristes ne dispense pas d’aborder les interrogations que pose ce que d’autres féministes ont nommé le «piège de la parité». La parité attribue les raisons du faible nombre de femmes dans la représentation politique aux caractéristiques machistes des partis et des pratiques politiques.
C’est pourquoi elle fait de la représentativité le centre unique de son combat. Ce faisant, elle occulte les causes profondes d’une situation qui tient aussi, et peut-être d’abord, à  la vie des femmes en général. Faute de poser cette question, la parité finit par fonder la représentation politique sur la seule identité biologique et laisse croire qu’il suffit d’être une femme pour faire avancer leur cause ; elle isole la revendication du nombre de tout enjeu de contenu. C’est-à -dire le modèle masculin de la vie professionnelle et familiale.

La sphère du travail, de même, demeure fondamentalement organisée selon un modèle masculin discriminatoire d’intégration professionnelle : parfois sur une représentation virile des compétences, toujours sur la supposition que l’autre moitié du genre humain s’occupe de la maison, des enfants, des vieillards et des malades. Cette donnée entretient et provoque des inégalités entre les sexes, en termes d’accès à  certaines professions ou à  certaines fonctions de direction et de niveau de salaire.
Dans le domaine de la vie familiale et privée, la permanence du modèle des rôles sociaux contribue aussi à  la reproduction des inégalités : le flux féminin de l’espace domestique vers celui du travail ne s’accompagne pas d’un flux réciproque des hommes vers la sphère domestique. Les femmes continuent d’assumer l’essentiel des tâches domestiques, des soins aux enfants, de l’éducation scolaire et de l’aide aux personnes âgées. C’est la double journée.

La sphère du travail comme celle de la famille montrent qu’il ne suffit pas d’affirmer l’égalité des droits politiques pour que ce principe soit appliqué dans les échanges entre hommes et femmes. La thèse de l’égalité des droits politiques admet implicitement le masculin comme la référence universelle, puisqu’elle ne perçoit dans le féminin que de la subordination et de l’aliénation. Dès lors, il ne s’agit, pour les femmes, que de devenir, en quelque sorte, des hommes comme les autres.
Or, la revendication de l’égalité sans revendication de la différence ne crée pas un monde mixte, mais un monde qui propose aux femmes d’oublier qu’elles le sont. Le féminin n’y est qu’une entrave, comme l’est, aux yeux d’un employeur, la grossesse ou la charge d’enfants, qui ont parfois le mauvais goût de tomber malades. Etablir de nouveaux repères communs qui rapprochent les sexes de façon signifiante suppose de substituer à  la question des femmes celle du genre.
Cela signifie interroger le masculin, impliquer les hommes dans la sphère domestique en repensant totalement l’articulation des sphères sociales. C’est ce que nous appelons l’émergence d’un modèle de mixité.