Régénérer le passé au souffle du présent

Certes, nos fêtes sont pesantes, certes, elles auraient
besoin d’un sérieux dépoussiérage, mais elles sont ce qui permet à  la structure familiale, dans son sens élargi, de perdurer. Et cela,
notre société en a besoin car, plus le lien social est solide,
plus l’équilibre général a des chances de tenir.

Avec l’été débute la saison des amours. Ou plutôt celle de leur concrétisation. Après l’émoi de la première rencontre et les délices des fiançailles sonne pour les jeunes tourtereaux l’heure de convoler en justes noces. Et pour leurs familles de passer à la caisse. Du Marocain, il est fréquemment dit qu’il vend sa maison pour marier sa fille. Cet adage populaire stigmatise l’énorme disproportion que l’on enregistre entre les moyens matériels des familles et les dépenses auxquelles les contraint le poids des conventions pour les besoins de la célébration d’une noce. Sur ce plan, l’ensemble des catégories sociales est logé à la même enseigne avec, chez les moins nantis, une confirmation encore plus forte de l’adage. Ainsi, alors que dans la bourgeoisie urbaine la tendance est à la réception sans dîner, à la campagne et dans les milieux plus défavorisés, il est impensable de ne pas servir un vrai repas aux convives. Fatma, femme de ménage à Casablanca, a une nièce qui se marie ces jours-ci du côté de Aït-Ourir. Le beau-frère est un petit marchand au revenu très modeste, mais c’est par plusieurs dizaines que sont attendus les convives. Comme c’est à plusieurs dizaines de milliers de dirhams que va s’élever la facture. «Ils attendent 150 personnes et ils vont en avoir pour 40 000 DH . C’est beaucoup, mais ils ne peuvent pas faire autrement. Mon beau frère va devoir emprunter et s’endetter pour longtemps». Fatma raconte le veau qui va être tué sur pied, les tables que l’on sert et dessert pour les invités qui viennent se sustenter à tour de rôle en raison du manque de place, la nécessité de servir impérativement deux plats de viande. «Du couscous? Non, on ne peut plus. C’est tajine de viande aux pruneaux et poulet aux olives. Et puis tu sais, ils font aussi comme en ville. Avant le repas, il y a les petits gâteaux et l’orchestre».
«Comme en ville …». C’est en se penchant sur ce type d’évènement que l’on réalise combien, contrairement à ce que l’on a tendance à penser de la segmentation de la société marocaine en univers parallèles et sans passerelles les uns avec les autres, la circulation de l’information comme la force des us est une vraie réalité. Si, dans un sens, le désir d’ascension sociale développe le mimétisme, de l’autre, l’on assiste à une réactivation des réflexes traditionnels. Que l’on soit riche ou pauvre, instruit ou ignorant, à un moment ou à un autre, les conventions vous rattrapent et «comme à la campagne», «on ne peut pas faire autrement». Vous vous voulez moderne, affranchi, libéré … mais le jour J, vous vous retrouvez à développer un respect scrupuleux des rituels. A veiller à faire ce qu’il faut faire et à ne pas faire ce qu’il ne faut pas faire. Et, dès lors que vous avez mis le doigt dans l’engrenage, à culpabiliser si, par malheur, vous avez omis d’inviter la vieille tante qui vous faisait sauter sur ses genoux quand vous étiez bébé ! On rechigne, on râle, on peste, mais on fait ce qu’il y a à faire parce qu’au fond de soi, on le souhaite. Dans un monde, avec ces frontières abolies, devenu trop grand, où tout commence à avoir la même tête, les villes, sous la dictature des Mac Do, Pizza Hut et autres enseignes ou les ados avec leurs manches trop longues et leurs casquettes à l’envers, le besoin de conserver des repères se fait fort. Au-delà des excès auxquels se livrent certaines composantes de la société, complètement prisonnières du paraître, il y a du bon dans nos fêtes. Certes, elles sont pesantes, certes, elles auraient besoin d’un sérieux dépoussiérage mais elles sont ce qui permet à la structure familiale, dans son sens élargi, de perdurer. Et cela, notre société en a besoin car, plus le lien social est solide, plus l’équilibre général a des chances de tenir.
Nos tourtereaux dans l’affaire ? Ils se laissent porter, roi et reine d’un jour, insufflant quand ils s’aiment d’amour la fraîcheur du romantisme au caractère empesé de la tradition. Une tradition, somme toute, des plus vivantes car, vaille que vaille, elle a régénéré la sève du passé au souffle du présent .