Référence et révérence

La postérité n’est pas aussi équitable dans ses arrêts qu’on le dit; il y a des passions, des engouements, des erreurs de distance comme des passions et des erreurs de proximité. Quand la postérité admire sans restriction, elle est scandalisée que les contemporains de l’homme admiré n’eussent pas de cet homme l’idée qu’elle en a.

«la référence et non la révérence». Qui a dit cette belle formule libératoire et pleine de lucidité ? Qu’importe, car ingrats que nous sommes, mais inconsciemment, nous ne retenons pas toujours les noms d’auteurs qui ont participé à la formation de notre esprit. Telle est souvent la rançon de la postérité. Mais il y a pire comme sanction. En effet, dans une autre belle et malicieuse formule, Charles Dantzig, évoquant le succès posthume auprès d’une certaine catégorie de lecteurs de Gertrude Stein, écrit : «La notoriété auprès des incultes est une des désolations de la postérité». Et puis il y a la formule célinienne morbide et plus radicale, forcément plus radicale : «Ecrire pour la postérité, c’est faire un discours aux asticots».

La postérité est une fortune tardive, la réparation d’une injustice ou d’un malentendu. Seul l’avenir donne une approbation à une œuvre, une action ou une vie incomprises ou malmenées dans le passé. Des artistes, des écrivains, des penseurs et hommes de science ou de la politique ont de tout temps fait les frais de cette gloire  posthume, cette immortalité involontaire. Un écrivain de génie, Chateaubriand, qui a anticipé sur sa postérité jusqu’à écrire par avance ses Mémoires d’outre-tombe, évoque les injustices de la postérité dans l’ouvrage éponyme : «La postérité n’est pas aussi équitable dans ses arrêts qu’on le dit ; il y a des passions, des engouements, des erreurs de distance comme des passions et des erreurs de proximité. Quand la postérité admire sans restriction, elle est scandalisée que les contemporains de l’homme admiré n’eussent pas de cet homme l’idée qu’elle en a».

Depuis que les médias jouent le rôle que l’on sait dans l’amplification à tort ou à raison des gloires, et très souvent des glorioles, la postérité a multiplié ses troupes. Mais si certains oubliés méritent d’accéder à cette nouvelle immortalité par voie cathodique, d’autres ne font que servir de faire-valoir à ceux-là mêmes qui les y contraignent. Cependant, il y a parfois des injustices réparées qui font chaud au cœur à ceux qui ont toujours admiré ce qui est admirable ou aimé ce qui est aimable. L’un d’eux et non des moindres est Albert Camus. Certes, l’auteur de L’étranger n’a nul besoin aujourd’hui d’accéder à la postérité. Prix Nobel en 1957, à l’âge de 44 ans, Camus est entré dans l’histoire par la grande porte malgré l’adversité intellectuelle de ses pairs, dont la bande à Jean-Paul Sartre et la gauche bien pensante lors d’une époque où la machine idéologique excommuniait les esprits libres à tour de bras. C’est à cette curée idéologique à ses erreurs et  ses dérives que s’attaque le dernier livre de Michel Onfray dans L’ordre libertaire, la vie philosophique d’Albert Camus (Flammarion). Coutumier de ces prises d’armes intellectuelles, Onfray use de son étoffe médiatique et de sa rémanence cathodique (il est présent sur tous les plateaux et journaux) pour donner à la pensée de Camus l’éclat de la pertinence politique et la puissance de la cohérence philosophique. Ceux qui ont toujours cru en ces deux atouts de la pensée camusienne n’apprendront rien de nouveau. Mais ceux qui n’ont de cet auteur que les souvenirs des cours de philo ou les railleries de ses adversaires sartriens auront une autre vision de Camus. Que peut-on dire de plus de l’auteur de L’Homme révolté sinon qu’il avait raison avant d’autres penseurs de sa génération ? La pensée de Camus est toujours actuelle parce que ses intuitions philosophiques et sa morale délestée de toute croyance religieuse ou idéologique étaient authentiques. Homme de culture, d’ouverture et de liberté, il n’a cessé de combattre l’obscurantisme, l’ostracisme et les injustices. Dans ses chroniques (1948-1953) réunies dans le recueil intitulé justement Actuelles il écrit ceci : «Sans la culture, et la liberté relative qu’elle suppose, la société, même parfaite, n’est qu’une jungle. C’est pourquoi toute création authentique est un don à l’avenir».

C’est ce brave Jean-Jacques Brochier (ancien et excellent rédacteur en chef du Magazine Littéraire) qui, s’étant fendu une première fois d’un pamphlet contre Camus intitulé Camus, philosophe pour classes terminales, s’entêta à le rééditer en 1979 aux éditions Balland. Passant en revue l’œuvre littéraire et philosophique de Camus, il soutenait : «A nous qui la relisons aujourd’hui avec la distance nécessaire, toute cette littérature est insupportable et il n’en restera rien». Qui lit ou connaît encore Brochier ? Peut-être quelques collectionneurs des anciens numéros du Magazine Littéraire des années 70 et 80 dont l’auteur de cette chronique fait partie. Ironie de la postérité, ce même magazine a toujours consacré, jusqu’à maintenant, au moins un numéro par an à l’auteur de L’Homme révolté. Quant à la formule ironique qui a servi de titre au dit pamphlet : «Camus, philosophe pour classes terminales», peu de gens l’imputent à Brochier. Mais c’est tant mieux, car elle n’est pas de lui comme il l’a reconnu lui-même puisque son auteur est Pierre-Henri Simon. Et là aussi, qui connaît encore ce journaliste et critique de talent qui sévissait au journal Le Monde ? La postérité avec ses références ou ses révérences est parfois un immense et impitoyable exil.