Rédouane Taouil : L’économie marocaine face aux turbulences mondiales : vive la crise

Selon les calculs de Bank Al Maghrib, le maintien du déficit public dans les limites de 3% du produit intérieur brut sous l’hypothèse d’une croissance en valeur de 5% appelle la stabilisation du ratio d’endettement public à  47%, soit à  peu près le taux enregistré en 2008 et 2009.

Les retombées négatives de la crise mondiale ont rappelé avec éclat que la croissance de l’économie nationale reste tributaire de l’agriculture et que le logiciel des politiques budgétaire et monétaire est manifestement en mal d’efficience.
La crise mondiale s’est propagée au-delà de l’activité réelle, par des effets de contagion financière.  Si  la stabilité du système bancaire et financier  a été épargnée du fait de la faible ouverture extérieure, l’accentuation de l’incertitude sur l’activité a pesé sur les comportements d’offre de crédit. Les restrictions de facilités de caisse, le renforcement des exigences de garantie, le non renouvellement de lignes de crédit  sont autant d’indices de durcissement du crédit. Les banques ont augmenté les taux d’intérêt en y incorporant des primes de risque plus élevées en même temps qu’elles ont procédé à des révisions à la hausse des crédits octroyés à des taux variables. Ce resserrement de la contrainte financière a desservi la croissance à travers son impact récessif sur l’activité.

La réalité de la contrainte budgétaire

A la fausse évidence de la résilience de l’économie marocaine s’ajoute celle afférente à la nécessité du renforcement de la discipline budgétaire. Le motif invoqué à cet égard est que la baisse des recettes fiscales et la hausse de la compensation réduisent la marge de manœuvre de sorte que la modération des dépenses publiques s’impose. Selon les calculs de Bank Al Maghrib, le maintien du déficit public dans les limites de 3% du produit intérieur brut sous l’hypothèse d’une croissance en valeur de 5% appelle la stabilisation du ratio d’endettement public à 47%, soit à peu près le taux enregistré en 2008 et 2009. Ces calculs, censés apporter une caution scientifique à l’impératif de soutenabilité des finances publiques, sont sujets à discussion tant ils ignorent une règle arithmétique, pourtant élémentaire, selon laquelle le taux de croissance multiplié par le ratio de la dette publique égale le taux de déficit budgétaire. Si l’on applique cette règle, la dette nécessaire au maintien du déficit à 3%, pour une croissance de 5% l’an, est de l’ordre de 60% du produit intérieur brut. Une hausse de l’endettement public garantit bel et bien le respect de la règle du déficit public. Les autorités budgétaires disposent d’une marge de manœuvre dans le cadre du schéma de la stabilité macroéconomique qui commande leurs décisions. Il est à noter également que la comptabilité de l’investissement public prête à confusion.

Le dilemme du contrôle de l’inflation

Le maintien d’une très faible inflation est nécessaire à la sauvegarde de la stabilité macroéconomique. Voilà une autre fausse évidence qui implique que la politique monétaire doit veiller prioritairement, à travers la régulation de la liquidité bancaire, à la maîtrise de la stabilité des prix. Cette orientation n’est pas fondée objectivement. Face à l’assèchement des liquidités, la Banque centrale procède au refinancement du système bancaire par l’intermédiaire des avances à 7 jours en contrepartie de titres publics. A l’aide de cet instrument, elle détermine le taux d’intérêt qui sert de référence au marché monétaire. Cette action renforce le maintien du taux d’intérêt au dessus de son niveau directeur, qui est de l’ordre de 3,25%, et pèse sur la distribution du crédit. Or, le fléchissement de l’inflation  à 1%  requiert un ajustement du taux d’intérêt à la baisse.
Compte tenu du niveau de la demande globale, un tel ajustement n’est pas de nature à induire une tension sur les prix ni à entamer la crédibilité des autorités monétaires. Même si un surcroît d’inflation se produit, il serait en mesure d’alléger les charges financières, de réduire les taux d’intérêt réels et d’assurer un gain d’activité. Les autorités monétaires semblent cependant sujettes à un dilemme qui les contraint à reléguer à un second plan le soutien à l’activité. D’une part, les baisses du taux d’intérêt ne sont généralement que lentement et partiellement répercutées par les banques. Cette difficulté de transmission des impulsions monétaires, liée entre autres à  la concurrence restreinte au sein du système bancaire, affaiblit l’impact sur l’économie réelle. D’autre part, si la baisse du taux d’intérêt entraîne effectivement une réduction du coût du crédit, elle pourrait, selon le décideur monétaire, favoriser la spéculation et menacer la stabilité financière. Si l’on écarte, en définitive, les fausses évidences, il apparaît bien que l’économie marocaine a été sérieusement affectée par les chocs externes. Cette vulnérabilité appelle un recentrage sur la demande domestique par le biais de règles flexibles de politique économique de nature à  stimuler l’activité globale. Des garanties de prêt de nature à alléger la contrainte financière des entreprises, des plans d’investissement public, le soutien à l’emploi et la consommation seraient entre autres des mesures à même de conjuguer stabilité et croissance. De même que «la bonne santé ne présage rien de bon», comme l’a mis en scène Jules Romains dans Knock ou le triomphe de la médecine, la stabilité macro-économique n’est pas forcément un bon signe. Si elle n’est pas une fin en soi, elle doit être définie en fonction du double objectif de croissance et d’amélioration du bien-être social.