Réconfort du camp moderniste

Jusque dans les années 70-80, le socialisme a été cet idéal auquel les jeunes de par le monde se raccrochaient pour espérer en l’avènement d’un monde autre, plus juste et plus égalitaire. Mais la chute du Mur de Berlin a signé la mort de cette utopie. Dans le même temps, les partis politiques traditionnels ont cessé de remplir leur rôle d’encadrement, laissant la jeunesse livrée à  elle-même, sans culture ni conscience politique. La nature ayant horreur du vide, l’obscurantisme s’est engouffré dans la brèche pour servir son «utopie». Sous nos yeux effarés, le résultat est là , qui s’étale

Une hirondelle ne fait pas le printemps mais l’arrivée en tête des séculiers aux élections législatives tunisiennes de ce 27 octobre est une nouvelle réconfortante pour le camp moderniste maghrébin. Elu triomphalement en 2011, le parti islamiste Ennahda de Rashed Ghannouchi s’était hissé au pouvoir, dérobant la «Révolution du jasmin» à ceux qui l’avaient vraiment portée, à savoir les jeunes démocrates. Quatre ans plus tard, et après une année 2013 particulièrement terrible marquée par l’assassinat de deux figures de la gauche, la montée en puissance des groupes djihadistes et un échec économique patent, les islamistes ne séduisent plus. Conduite par un ancien compagnon de route de Bourguiba, Beji Caïd Essebsi, 88 ans, NidaaTounes, formation hétéroclite regroupant aussi bien des figures de gauche et de centre droit que des caciques de l’ancien régime, a réussi le pari d’attirer à elle les électeurs revenus des promesses sans lendemain. Ce revers d’Ennahda augure-t-il d’un début  de reflux de l’idéologie islamiste en Tunisie et, peut-être à terme, à l’échelle maghrébine ? Il est bien trop tôt pour le dire mais il est la preuve que les incantations ne suffisent pas à faire une politique et ne résistent pas à l’épreuve du réel.
Aujourd’hui toutefois, le danger ne vient plus des islamistes qui, comme Ennahda en Tunisie ou le PJD au Maroc ont intégré le jeu institutionnel. Il provient des dégâts du lavage de cerveau intégriste opéré sur des personnalités fragiles que des esprits malades transforment en grenades dégoupillées. L’islamisme politique, quand il dégénère, enfante l’intégrisme. Celui-ci s’est d’abord manifesté à travers les attentats-suicide. Jusque-là, dans un certain sens, même si c’est en prenant la vie d’autrui, on pouvait encore trouver une forme de panache dans ce sacrifice de soi au nom de la foi. Avec l’EI et son mépris total de la dignité humaine, on est au stade barbare pur, celui où on tue, viole et saccage sans l’once d’une émotion. Plus encore que les vidéos de décapitation, il y a ces autres où l’on voit des jeunes hilares faire des rodéos avec des cadavres accrochés à l’arrière d’une voiture ou prendre la pose en tenant une tête sanguinolente à bout de bras. Des comportements barbares  qui, est-il toutefois important de le souligner, ne sont pas nouveaux sous le soleil des hommes ni le propre des seuls musulmans. Des photos de la période coloniale circulent qui montrent des scènes similaires des soldats français en Algérie ou américains au Vietnam posant devant des cadavres décapités. Elles rappellent à bon escient qu’en matière d’horreurs de guerre, l’EI n’a rien inventé. La différence cependant, et elle est de taille, c’est que si les premières étaient restées confidentielles, les images actuelles sont partie intégrante de la communication djihadiste. La fascination mortifère exercée sur des jeunes travaillés par la haine et le ressentiment participe de leur enrôlement dans les rangs djihadistes. Cependant, et c’est en cela que la situation terrifie et interpelle, le problème aujourd’hui est que les recrues de l’EI ne sont pas que des individus en rupture de ban. Parmi eux se trouvent des jeunes apparemment sans problème, qui ont grandi dans la normalité sociale, n’ont pas connu l’exclusion, ne présentaient pas de signes de fragilité psychologique. Et qui, pourtant, basculent… Ils basculent parce que ces groupes djihadistes savent adapter leur discours à leur cible. Or, parmi la multitude de causes qui favorisent le recrutement des combattants de l’EI, une, transversale, opère dans tous les cas de figure : le besoin d’un idéal en quoi croire. A la différence de celles qui les avaient précédées, les dernières décennies ont été marquées par la crise des utopies. Jusque dans les années 70-80, le socialisme a été cet idéal auquel les jeunes de par le monde se raccrochaient pour espérer en l’avènement d’un monde autre, plus juste et plus égalitaire. Mais la chute du Mur de Berlin a signé la mort de cette utopie. Dans le même temps, les partis politiques traditionnels ont cessé de remplir leur rôle d’encadrement, laissant la jeunesse livrée à elle-même, sans culture ni conscience politique. La nature ayant horreur du vide, l’obscurantisme s’est engouffré dans la brèche pour servir son «utopie». Sous nos yeux effarés, le résultat est là, qui s’étale.