Ramadanneries et mobile apparent

Que permet en réalité la nouvelle offre de l’équipementier en téléphonie mobile. Outre écouter du Coran, on peut trouver d’autres éléments aux noms qui fleurent bon la religiosité ambiante du mois sacré : Emsakya, Ramadaniat, Mozzaker, le tout revu et approuvé par Al Azhar dont l’imprimatur doit valoir de l’or en la circonstance.

On sait depuis des lustres que le goût du sucré est culturellement lié à ce qu’on mange pendant le Ramadan. La rupture sucrée du jeûne constitue la récompense autant que l’absolution de l’abstinent dès la première datte avalée suivie de la première gorgée de lait. Le fruit de l’arbre mythique et le breuvage lacté blanc immaculé signent la dimension sacrée du repas.

Après ce rituel, les mets qui se succèdent selon la bourse de chacun sont d’une tout autre nature et participent du repas profane. La mystique du Ramadan a des limites après une longue journée de privation. Bon, on n’ira pas plus loin dans ce petit laïus anthropo-ramadanien qui nous ramènera encore une fois au marronnier de la saison (le marronnier étant le sujet qui revient périodiquement dans la presse)

Si on vous parle de la notion du sucré et de son rapport avec le sacré, ce n’est pas seulement parce que les glucides n’ont pas bonne presse aujourd’hui. En effet, on sait que dans un monde de plus en plus gouverné par « l’hygiénisme » – souvent avec raison pour ceux qui souffrent de maladies ou de divers dysfonctionnements métaboliques – la pratique religieuse est en porte-à-faux avec le comportement social et les mutations économiques de la société. Ce n’est pas le seul exemple, et toutes les manifestations contradictoires de cet antagonisme, tous les paradoxes constatés sont concentrés durant ce mois.

Certes, il serait trop facile et injuste, au nom d’une certaine vision de ce qu’on appelle modernité, de rendre le jeûne responsable de tout cela. (Trop facile est certainement une façon de parler, car les pourfendeurs du Ramadan ne sont pas légion tant la pression sociale, voire la menace pénale, est forte.) La modernité, parlons-en justement car ceux qui en font commerce ont tôt fait de comprendre que c’est dans le paradoxe que se font souvent les bonnes affaires.

On a appris récemment qu’un célèbre équipementier du téléphone mobile lance une gamme d’applications et de contenus « spécial Ramadan » afin de connecter les peuples des jeûneurs au Moyen-Orient et en Afrique. La présentation de ces gammes, le discours qui les accompagne comme le marketing qui les promeut n’ont rien de différent par rapport aux autres produits que la téléphonie mobile offre.

Ramadan est un produit comme les autres, voire un produit à forte valeur ajoutée, dont le cœur de cible est aussi visible et large qu’une pleine lune au beau milieu d’un ciel sans nuages. Le rêve de tout promoteur. Logiciel, téléchargement, feedback, stratégie, besoins des consommateurs, parts de marché et ventes nettes mondiales sont les maîtres mots qui ont émaillé le discours de présentation d’un responsable régional de la marque.

Une fois les tuyaux présentés, qu’en est-il des contenus ? Outre écouter du Coran, on peut trouver d’autres éléments aux noms qui fleurent bon la religiosité ambiante du mois sacré : Emsakya, Ramadaniat, Mozzaker, le tout, nous dit-on, revu et approuvé par Al Azhar dont l’imprimatur doit valoir de l’or en la circonstance. D’autres contenus sont déclinés en sonnerie, fonds d’écran et autres chants religieux…

Bien avant la téléphonie mobile, on avait signalé, il y a quelques années déjà, la mise en conformité du fast-food et de son leader, McDo, avec le slow-food du mois de Ramadan : Mc F’tour, Mc S’hour font leur apparition chaque année, à côté des menus classiques de la célèbre enseigne.

Signe des temps de la mondialisation déferlante et de la modernité galopante ou logique commerciale qui mène là où il y a des affaires à faire ? Toujours est-il que la modernité, telle que perçue ici par quelques-uns, a bon dos. La pratique religieuse aussi d’ailleurs. La logique du marché a su triompher d’un vieil antagonisme en inventant une espèce de postmodernité qui fait du neuf avec de l’ancien, de l’argent avec la tradition et, surtout, fait des affaires là où on pensait qu’il n’y avait rien à faire.

La morale de cette histoire, introduite par le goût sucré d’une datte avalée après la première gorgée de lait, est que, justement, comme l’écrivait Chateaubriand, «ce n’est pas la religion qui découle de la morale, c’est la morale qui naît de la religion.» Et qui dit morale dit opposition de la tradition et de la modernité. Or, ceux qui savent que «l’avenir est une tradition», comme dit le scénariste Jean-Claude Carrière, font leur beurre sans état d’âme.

Ils n’ont pas nécessairement lu Hugo (Victor, pas Boss) et ses Choses vues, mais qu’importe, concluons avec la définition de la tradition selon l’auteur de l’Homme qui rit : «A mesure que l’homme avance dans la vie, il arrive à une sorte de possession invétérée des idées et des objets, qui n’est autre chose qu’une profonde habitude de vivre. Il devient à lui-même sa propre tradition».