Ramadaneries d’un jeûneur solidaire

On peut dire que «L’enfer c’est les autres» parce que c’est le regard de l’autre qui pousse, dans un jeu de rôles, les uns et les autres à jouer cette comédie humaine qui n’a rien à voir avec l’essence même de la mystique relative à la pratique du jeûne.

«Il n’était que silence et dignité. C’était un homme auprès duquel on ne peut qu’apprendre à garder la tête haute et le verbe à fleur de peau.» Ecriture impensée ou comment deux phrases sous forme d’incipit deviennent le fragment d’une rémanence d’un texte à venir et pourtant déjà écrit. C’est le destin d’une chronique que de servir son auteur jusqu’à l’empêcher d’aller au-delà du racontable. Le journalisme aura beau être de qualité, il n’aura pas force de loi littéraire. Il aura beau traiter de la vie et du réel, la fiction toujours lui damera le pion, même si la réalité la dépasse.
Alors, va pour les choses de la vie en cours, tout en restant dans l’actualité la plus élémentaire et la plus alimentaire, à savoir le Ramadan. Que pourrait-on dire de nouveau sur cette période ô! combien mystique au départ, mais désormais inscrite dans une logique consumériste qui en fait un des grands paradoxes de la pratique religieuse dans plusieurs pays musulmans.
Il existe une culture ramadanesque dont le slogan pourrait être résumé dans cette brève prise de conscience sartrienne dans Huis-clos : «L’enfer, c’est les autres.» Il y a dans la pratique du Ramadan, chez nombre de gens, un jeu de masque et un jeu de société. Le jeûne, plus que les quatre autres piliers de la religion, est pris en considération même par les pécheurs les plus impénitents. Le pilier des bistrots les plus mal famés, celui qui biberonne dès le matin et pour qui les jours et les nuits se confondent dans les effluves du pinard et la fumée du tabac, c’est celui-là même qui cessera, sans crier gare, quelques jours avant l’apparition du croissant de lune, de picoler et de fumer. Des spécialistes en alcoolisme et autres psychothérapeutes, consternés par cette soudaine rémission, ont donné leur langue au chat. Mais on ne va pas se plaindre si le jeûne sert dans ce domaine, fût-ce pour un mois.
Par ailleurs, ce mois constitue aussi un paradoxe dans la pratique, de par la distinction entre l’ambiance et le comportement durant la journée et la «dolce vita» de la nuit. En effet, si la journée est une épreuve, plus ou moins assumée, où la majeure partie de la population est quasi infréquentable, il est des nuits ramadanesques qui relèvent, à certaines heures et quand la foule se fait dense, d’une «techno-pride». Bien sûr, après une journée de privation, il faut bien que le corps exulte et que les âmes se lâchent un peu. La drague se développe car, la nuit venue, toutes les âmes sont grises.
Et puis, il y a l’autre exhibitionnisme, annuel et annoncé : celui des prieurs saisonniers, tout de blanc vêtus, babouches et tarbouches de rigueur. Ce sont les m’as-tu-vu de la mystique ramadanienne, âmes repenties par abonnement mensuel au cours d’un an. Ils sont souvent écartelés entre une Omra (petit pèlerinage), couplée à un Ramadan ou un mois simple et frugal au pays, mais en famille. Le must étant le package jeûne et Omra en famille, qui coûte bonbon, mais c’est donner à Dieu afin d’acheter une place au paradis.
On peut dire que «l’enfer c’est les autres», parce que c’est le regard de l’autre qui pousse, dans un jeu de rôles, les uns et les autres à jouer cette comédie humaine qui n’a rien à voir avec l’essence même de la mystique relative à la pratique du jeûne.
Dans le dernier numéro de Telquel, Réda Benchemsi, furibard, crie à l’intolérance en évoquant, dans un éditorial énervé, le mois de Ramadan au Maroc. «Rappelons que manger, écrit-il, est un droit de l’homme, autant que la liberté de conscience.» Tramdene méziane, el akh Réda !
Allez, on ne va pas se fâcher pour une histoire de bouffe, d’autant que personne n’empêche personne de manger chez soi. Sauf si : on n’a rien à bouffer du tout et les droits de l’homme ne se mangent pas ; ou bien alors on n’a pas de chez soi pour faire la cuisine comme c’est surtout le cas de milliers de pauvres touristes qui errent comme des âmes en peine à la recherche d’un café ouvert pour prendre le petit déjeuner. Pour 2010, l’année de tous les mangers, le Ramadan risque de tomber en pleine saison estivale. Les touristes n’auront qu’à jeûner comme tout le monde, ou à rester chez eux…