Ramadan carême

Ah ! la foi. C’est fou comme ça revient au cours de ce mois sacré. On peut l’oublier, la mettre sous le boisseau une année durant, et hop ! Elle revient vite. C’est un peu comme le vélo.

De mémoire de chroniqueur à La Vie éco depuis plus de deux décennies déjà, et même du temps où le titre de cette publication était plus kilométrique (La Vie économique), jamais on n’avait fermé boutique durant le mois de Ramadan pour cause de congé annuel. Cette année, j’en connais qui se sentent drôlement embêtés par cette concordance intempestive du temps ramadanien et de celui de la quille. Tout cela pour dire que les lecteurs échapperont au marronnier du mois de Ramadan et l’auteur de cette chronique est le premier à s’en féliciter. Car il est vrai qu’une chronique d’humeur, et ramadanienne qui plus est, ne peut que refléter l’actualité du mois et la teneur de l’ambiance qui y règne. Et de quoi ce mois de jeûne est-il le nom ? Comment est l’humeur durant cette séquence à caractère religieux au départ, privative du manger, du boire et d’autres plaisirs le jour, mais explosive le soir après la rupture du jeûne ? L’humeur, cela fait un moment qu’on l’a vérifié, est massacrante, notamment la première semaine. Tout un folklore à caractère religieux au sens premier du terme se met en place : religiosité extravertie, voire surexposée, somnolence quasi comateuse ou état de lévitation le long des longs après-midis, abondance de victuailles et de boustifaille et longues soirées remplies de bavardage, de jeux de cartes et d’insomnies. Le topo est le même depuis… depuis quand déjà ? En tout cas, dans les médias tout est fait pour nous rappeler au bon usage d’un mois d’abstinence. D’où le marronnier (sujets récurrents) qui se renouvelle mais à l’identique depuis que la presse prolifère et que des pages spéciales sont consacrées au jeûne. Cette année, il y aura un doublon, entre les pages d’été, qui, elles, sont déjà en vigueur, et les cahiers «Spécial Ramadan» qui privilégient les conseils pour prendre soin de la santé, notamment du tube digestif ainsi que d’autres rubriques à caractère mystique ou historique. A propos de santé, on gardera un œil cette année sur la météo. Sera-t-elle clémente pour les jeûneurs du mois d’août ? Passe encore pour la bouffe, c’est l’eau, c’est-à-dire la soif, qui fera la différence. Et puis pour l’anecdote, et sur le front du refus, on guettera les tribulations altermondialiste et févriériste de ce mouvement laïc ou agnostique qui prône le droit au déjeuner lors de pique-niques improvisés et bons enfants. «Un jeune qui déjeune, quoi de plus ordinaire, me dit l’autre tolérant mais point trop. A condition qu’il le fasse chez lui». Sauf qu’un pique-nique est par définition à ciel ouvert. C’est justement le ciel que l’on invoque dans des cas précis relatifs à ce qui est licite ou non durant ce mois sacré. Le hic c’est que l’on demande souvent leur avis à ces f’qih obtus et acariâtres qui conseillent de ne pas avaler même sa propre salive pendant la journée, car elle est assimilée à une boisson. Beurk ! Alors, vous imaginez une petite gorgée d’eau, d’eau simplement, au plus fort de la canicule…C’est Haram de chez haram, et c’est l’enfer direct, homme de peu de foi. Ah ! la foi. C’est fou comme ça revient au cours de ce mois sacré. On peut l’oublier, la mettre sous le boisseau une année durant, et hop ! Elle revient vite. C’est un peu comme le vélo.
Un certain nombre de chrétiens nous envient du reste cette propension à la religiosité démonstrative et la ferveur réaffirmée qui l’accompagne ; mais surtout la grande visibilité qui donne de la religion une image de vigueur. Ainsi, ce abbé hyper médiatique et rigolo qui joue parfois les œcuméniques bon teint avec tel imam et tel rabbin sur les plateaux de télé en France. Il s’agit du père Alain de la Morandais qui, dans une chronique publiée par Le Figaro il y a que quelque temps, réagissait à la plainte d’un téléspectateur parce que le présentateur d’un JT sur une chaîne de la télévision publique en France avait «maladroitement» annoncé le carême comme «le Ramadan des chrétiens». Et après avoir expliqué la différence entre les deux pratiques et regretté que les chrétiens d’aujourd’hui (même le peu d’entre eux qui respectent encore le carême) ne fassent pas montre de plus de ferveur, le père de la Morandais a fait cet étrange et troublant constat : «L’affirmation publique de l’identité spirituelle apparaît plus forte alors chez les musulmans que chez les chrétiens, qui souffrent d’une certaine frustration, laquelle peut se transformer plus ou moins consciemment en une sorte de “peur” de l’Islam». Décidément, Ramadan ne laisse personne indifférent. Mais si le père de la Morandais veut  bien faire un petit tour gastronomico-œcuménique en terre d’Islam pendant le mois d’août, histoire de bien comparer les deux abstinences, il est le bienvenu. A lui et à tous on dira alors «Ramadan carême» ou «Ramadane karime».