Rage de gare

La vie du rail est de ces sujets dont on peut parler, critiquer, s’indigner sans que cela change quoi que ce soit. Ce n’est pas, il est vrai, le seul domaine où ceux qui ont atteint leur seuil d’incompétence continuent malgré tout à  faire étalage de cette dernière comme
si de rien n’était.

Lorsque cette chronique paraîtra, la gare de l’Agdal sera à sec. Des messages indignés et des photos indignes transmis par des amis sur le téléphone mobile le lendemain des orages de la mi-septembre sont à l’origine de cette réaction agacée. Comment réagir à chaud à cette nouvelle lorsqu’on est un navetteur au long cours et que l’on a tartiné tant de chroniques sur les avatars de la gare, des trains et des retards ? Le mot rage n’est-il pas en définitive l’anagramme de gare? Les mêmes lettres donnent les mêmes maux.  
Il y aura en effet moins d’eau sur les quais qui ont transformé cette gare en port sans bateaux, sans partance, sans amarres. Ce jour-là, au-dessus de la salle des pas perdus, le tableau d’affichage électronique scintillait pour rien. Pour personne. Pour la frime. C’est cette dernière du reste qui préside à tout ce que les responsables du rail promettent de mettre en œuvre depuis un certain temps. A titre d’exemple, ces palissades colorées qui enserrent la gare de Rabat-Ville : ces images futuristes ne sont plus aujourd’hui que des murs de mensonges délavés, effacés par le temps, offerts aux passants pressés et aux usagers dégoûtés qui n’en peuvent plus d’attendre une gare nouvelle qui devait surgir sur les décombres de l’ancienne. Ils ne le croient plus, ils n’attendent plus. Les gravats du chantier tombent sur eux et tombe aussi la pluie. La structure métallique qui a remplacé l’escalier tombe en ruine ; les escalators tombent en panne et tout le monde tombe de haut. C’est curieux, mais on n’a vraiment pas  besoin de faire des phrases lorsqu’on parle des trains qui relient la capitale du pays à Casablanca. La situation est en effet tellement surréaliste que l’on peut passer en revue tous les mots qui sonnent avec gare et les mettre bout à bout pour que ça marche. En tout cas ça marche mieux que les trains en question. Tenez : gare, retard, rare, avatars, bizarre  et marre !… On peut en faire des kilomètres comme ça au train où vont les choses. Autre étonnement, la gare de Rabat est devenue un «marronnier» de la presse. Ici même, depuis plus de deux ans maintenant, trois chroniques lui ont été consacrées. C’est dire que les travaux durent depuis des lustres. Les navetteurs, de plus en plus nombreux à s’indigner, commencent à se demander si la personne  responsable de cette incurie ne devrait pas dégager la voie. Inutile de chercher à faire payer  le lampiste, tout le monde connaît et cite le nom de cette personne car il est, si l’on ose dire, dans toutes les bouches. Non, sérieusement, dans tout poste de responsabilité au sein d’une entreprise il y a, ou devrait y avoir, une obligation de résultat. Vous avez vu la gueule du résultat ? Des trains, nouveaux et modernes,  ya hasra, surchauffés pendant la canicule et frigorifiés en hiver. D’autres trains qui surgissent à l’improviste quand ils ne prennent pas traaaaaaanquillement leur temps. Et comme disait Pierre Daninos : «La seule façon de prendre le train, c’est de manquer le précédent». Parfois, sans crier gare, ces trains pas comme les autres s’arrêtent en pleine cambrousse sans que l’on se donne la peine de s’en expliquer auprès des usagers. Bien entendu, comme la vie est dure pour tout le monde, on augmente, en douce et sans vergogne, le prix du billet, généralement en été pour vous souhaiter de bonnes vacances. Mais, maintenant, on innove car il faut bien occuper l’usager : pour accéder aux quais, il faut traverser la voie à la nage. C’est le dernier jeu inventé par les responsables du Es eaux et du Rail qui se plient en quatre pour asservir l’usager. A l’entrée de la gare de Rabat, on peut toujours lire  des slogans sur les palissades censées cacher les travaux de rénovation qui vantent le confort, le futur et la modernité. Un véritable projet de société qui déboucherait, nous dit-on, sur la mise en circulation, dans un future proche (encore une promesse, mais elle sonne comme une menace) de Trains à Grande Vitesse (TGV). Ouille ! Bonjour les dégâts !
Dans la vie d’un chroniqueur, il y a des sujets qui donnent vraiment envie de changer de genre et d’aller chroniquer sur le sport, les petits oiseaux ou la rubrique gastronomique. La vie du rail est de ces sujets dont on peut parler, critiquer, s’indigner sans que cela change quoi que ce soit. Ce n’est pas, il est vrai, le seul domaine où ceux qui ont atteint leur seuil d’incompétence continuent malgré tout à faire étalage de cette dernière comme si de rien n’était.  Alors on a beau critiquer,  rire et se moquer des responsables du rail, c’est bien le regretté Pierre Desproges qui avait raison lorsqu’il nous prévenait : «Vous pouvez railler, mais n’oubliez jamais qu’un jour ou l’autre, c’est celui qui raille qui l’a dans le train»