Racisme : tolérance zéro

Le racisme, cette attitude qui consiste à  rabaisser l’autre pour affirmer sa prééminence sur lui, est latent dans tous les groupes sociaux. Il a rapport avec la peur de ce qui n’est pas soi et de ce besoin humain que l’on a de s’opposer pour exister. Cela ne le justifie pas pour autant, d’où la nécessité impérieuse de le combattre – et de le combattre en permanence – que ce soit par les instruments de la loi ou par le travail éducatif

Dans le royaume de sa très gracieuse Majesté, la reine Elisabeth, on ne badine pas avec certains écarts de langage. Quand ils sont le fait des membres de la famille royale, encore moins. En ce mois de janvier, celle-ci s’est retrouvée à nouveau dans le collimateur des médias britanniques. Après le prince Harry, épinglé pour des propos jugés racistes («paki», «enturbanné») à l’encontre d’un membre pakistanais de son unité militaire, cela a été au tour de son père, le prince Charles, de faire l’objet de la même accusation. Dans la foulée du premier scandale, l’agence Associated Press et le Daily Telegraph ont en effet révélé que l’héritier du trône avait lui-même l’habitude de surnommer une de ses relations «Sooty», qualificatif traduisible par «noiraud» ou «moricaud». La résidence du prince Charles a dû démentir toute tendance au racisme chez le prince ou chez ses deux fils pendant que Kolin Dhillon, l’objet du surnom apportait son soutien à l’héritier de la Couronne en expliquant que Sooty était «un terme affectif» et que le prince Charles était «un homme sans aucun préjugé».
Au-delà du goût immodéré de la presse britannique pour les histoires touchant à la famille royale – histoires dont le grand avantage est de faire exploser les ventes des journaux -, cette polémique montre combien le racisme est aujourd’hui frappé d’interdit dans une société dont le passé colonial a longtemps constitué le socle de celui-ci. Cela ne signifie aucunement que les racistes aient cessé d’exister au Royaume-Uni mais ils n’y ont plus, du moins légalement parlant, droit de cité. Le scandale autour du prince Charles et de son fils Harry montre combien le politiquement correct applique la tolérance zéro à tout relent de racisme. Les termes reprochés aux princes ne sont pas les plus virulents en la matière. Hors d’Angleterre, on aurait tendance à penser qu’il n’y a pas de quoi « fouetter un chat ». Pourtant, si une attitude est juste, c’est bien celle qui consista à les dénoncer. Aucune dérive langagière en effet n’est gratuite, le choix des mots n’étant par essence jamais innocent. D’où l’importance de s’y arrêter et d’en peser le poids. A cet effet, ce souvenir personnel, demeuré gravé dans ma mémoire malgré le temps passé. C’était à Bruxelles, lors des années de faculté. Un jour, sur le campus de l’université, un match de football opposa des camarades marocains à des étudiants africains. Le terme «camarade» était de rigueur, la plupart étant des militants qui se voulaient de gauche et même d’extrême gauche. Assise sur la pelouse, je suivais donc avec d’autres compatriotes cette partie qui se voulait amicale. A un moment donné, les étudiants africains marquèrent un but et prirent le dessus sur les nôtres. La métamorphose qui s’opéra alors au niveau des «camarades» fut impressionnante. Ceux-là mêmes dont les discours enflammaient nos assemblées de l’UNEM, «ces purs et durs» qui, tous les jours, refaisaient le monde et élaboraient des plans pour sauver les peuples opprimés, ces mêmes personnes donc, en une fraction de seconde, changèrent de figure et surtout de vocabulaire. Eructant en direction de l’équipe adverse, ils se déchaînèrent contre les joueurs noirs, usant de qualificatifs que le respect à l’égard des gens de couleur ne permet pas ici de rapporter. En comparaison, ceux des princes Harry et Charles paraissent des plus doux. A l’époque, cela me donna beaucoup à réfléchir. D’aucuns diraient qu’il ne faut pas s’arrêter à ce type de choses, que dans les moments de passion, on se laisse aller à dire n’importe quoi. Or l’erreur est justement de minorer ces errements de langage car c’est là, en vérité, que se donne à entendre la vérité profonde des individus et celle des sociétés. Une vérité souvent en contradiction flagrante avec l’image que l’on cherche à renvoyer de soi. Le racisme, cette attitude qui consiste à rabaisser l’autre pour affirmer sa prééminence sur lui, est latent dans tous les groupes sociaux. Il a rapport avec la peur de ce qui n’est pas soi et de ce besoin humain que l’on a de s’opposer pour exister. Cela ne le justifie pas pour autant, d’où la nécessité impérieuse de le combattre – et de le combattre en permanence – que ce soit par les instruments de la loi ou par le travail éducatif. Ce dernier est sans aucun doute le plus important. Or, il commence justement par cette tolérance zéro à l’égard de ces mots, en apparence anodins, qui stigmatisent et dénigrent l’autre du fait de sa race, de sa couleur ou de sa religion. En cela, l’exemple donné par la presse britannique serait tout à fait bon à suivre.