Racisme : la honte dans les textes

Il a raison le professeur Chafik, et doublement.
Les démocrates devraient sortir cet «islam moderne»de la clandestinité. Le texte, comme la Bible et la Torah, est ouvert aux inteprétations, le reste n’est qu’une succession de représentations.

Abderrahmane Ben Ameur est au centre d’une polémique, traitée comme mineure alors que c’est le scandale du Maroc contemporain. Ainsi, selon lui, la loi marocaine lie la nationalité marocaine à l’usage de l’arabe. Disposition que j’avoue humblement ignorer, pire, être incapable d’imaginer. Mais il n’y a aucune raison de douter des capacités de juriste de Me Ben Ameur, plusieurs fois élu bâtonnier par ses pairs.
Ce n’est pas une mince affaire. Ainsi, les Amazighs des montagnes, qui n’ont jamais été arabisés, «premiers habitants du Maroc», selon les manuels d’histoire, ne seraient marocains que par effraction. Il s’agit là d’un acte de racisme de la plus vile espèce, puisque codifié. Les associations amazighs devraient en faire un cheval de bataille et entamer une mobilisation de l’ensemble des forces d’ouverture contre cette ignominie, cette insulte à cette nation. Par ailleurs, il faudra réfléchir au comment et pourquoi de telles dispositions ont pénétré le corpus législatif marocain à l’aube de l’Indépendance. Le nationalisme petit-bourgeois inféodé au panarabisme était non seulement un cul de sac idéologique, mais une idéologie raciste et un tantinet fascisante. Quelques juristes, pinailleurs en diable comme d’habitude, expliquent que de telles dispositions ne s’appliquent qu’aux demandeurs de la nationalité marocaine. D’abord, c’est à vérifier, ensuite, même avec cette restriction, ce serait une hérésie raciste. Le débat sur l’octroi de la nationalité, chaque fois avorté, devrait être mis sur le tapis. Le Maroc a commis d’irréparables injustices lors de la fameuse marocanisation de 1973. Ainsi, des familles installées au Maroc depuis des siècles ont été spoliées et ont dû quitter le pays, allégées de tout ce qu’elles possédaient, souvent des petits commerces. La tradition officielle présente ce crime comme la dernière phase de la décolonisation, alors qu’il ne s’agissait que d’une tentative de créer une base sociale à un régime à l’époque esseulé.
Les Marocaines mariées à des étrangers ne peuvent toujours pas transmettre la nationalité à leurs enfants. On dirait que la nationalité marocaine confère des privilèges incommensurables, ce qui n’est pas le cas et de toutes les façons ne justifierait pas cet hermétisme, d’autant plus incompréhensible que notre pays «exporte» des millions de ses citoyens.
La mobilisation contre ce texte scélérat est un devoir, parce que ce texte est explosif : il fait des Amazighs des citoyens inaccomplis, parce que forcés à apprendre une langue qui n’est pas la leur. Pour mémoire, l’arabe n’est la langue maternelle d’aucun Marocain. Cette langue, quasi morte, est une langue étrangère pour nous tous. Mais ceci est un autre débat.
Le professeur Mohamed Chafik, l’ex-directeur de l’Institut royal de la culture amazigh, a réagi chez l’un de nos confrères sur la question des liens entre l’islam et la barbarie. Courageux, lucide comme à son habitude, il met le doigt sur le problème. A savoir, tant que le texte sacré ne sera pas soumis à l’historicité, tant que ses exégètes les plus attitrés le veulent figé, il constituera une source de violence, de rejet de l’autre, de racisme.
Il a raison le professeur Chafik, et doublement. Les démocrates devraient sortir cet «islam moderne» de la clandestinité. Le texte, comme la Bible et la Torah, est ouvert aux inteprétations, le reste n’est qu’une succession de représentations.
A part l’islam, les autres religions ont fait leur révolution. Elles ont par exemple baissé pavillon devant la science et ne prétendent plus la concurrencer pour expliquer le monde. Elles ont surtout abdiqué tout projet d’expansion outre le prosélytisme des croyants. C’est ce qui explique qu’elles cohabitent avec des républiques laïques dont les pères fondateurs étaient franchement des mangeurs de curés. Ensuite, dans l’islam, le texte prêche une suprématie par rapport aux autres religions : la «jiziya» pour les non-musulmans en terre d’islam. Sur la question de la femme, les interprétations les plus modernes butent sur la question de l’égalité. Les jihadistes trouvent dans le texte matière à alimenter leur réthorique et mettre mal à l’aise les fqihs douillets de la pensée officielle. Cet islam-là est source de haine et de violence. Une nouvelle lecture, s’appuyant sur l’historicité du texte, sauvegardant l’éthique musulmane, refusant l’idéologisation du sacré, est indispensable pour remettre cette religion dans son temps. Sinon, il y a fort à parier que les sociétés violentées au nom de l’islam réagissent un jour… contre l’islam. Et je ne parle pas ici des sociétés occidentales mais de celles de la sphère dite arabo-musulmane.
Sur ces fronts, le premier combat à mener concerne l’adoption d’une loi antiraciste. Les juristes disent qu’il y a des dispositions suffisantes dans le corpus actuel ; c’est faux. Une loi antiraciste aurait pour résultat d’ouvrir tous les débats sur nos inconséquences. Une société est schizophrène quand elle proclame à la fois son choix de la modernité et son attachement à des traditions racistes, sexistes, rétrogrades. L’histoire nous apprend que les sociétés schizophrènes finissent dans le chaos. C’est ce qui explique, entre autres, que le professeur Chafik et moi-même soyons sur la même ligne : nous nous refusons à la perspective du chaos, la seule que nous proposent les faux-culs