Rabat, ville ouverte (8)

Oui, la dernière fontaine est un océan. Mais Rabat tourne le dos à cette vaste fontaine. Et lorsque le vague à l’âme persiste pour ce jeune étudiant boursier né dans une ville sans littoral, il continue malgré tout sa promenade non sans peine par ce jour sans pain.

Le phare de la plage éteint depuis des lustres fait semblant de balayer le cimetière marin et découvre des tombes surplombées par la vieille citadelle qui enferme l’ancienne prison de la ville. C’était hier. Rabat, ville boudeuse, s’éclatait vers la route de Zaer. Elle avait déjà en ce temps là perdu son profil océanique et gagnait de la bedaine. Elle se laissait aller, elle se laisser aller… Le premier souci de l’étudiant bachelier frais émoulu débarquant d’une autre ville est de se loger. N’ayant pas encore encaissé la bourse trimestrielle promise, il n’est pas aisé de trouver un logement en se présentant avec le statut  d’étudiant boursier. Ni parents pour se porter garants de sa solvabilité, ni connaissances dans la ville pour faciliter les recherches ou intercéder auprès des agences et des  propriétaires. Seul dans la ville. A la cité universitaire les places sont rares, la file d’attente est longue et les chances d’être accepté sont minimes. D’autant que je refusais les conditions d’habitation que j’imaginais carcérales, autant que je redoutais le fait de partager une chambre avec des inconnus. Après avoir échappé à une longue et pesante promiscuité familiale, j’aspirais  au  luxe et revendiquais le droit d’avoir ma propre chambre et surtout, surtout, un bureau assorti d’une petite bibliothèque. La première exigence mettra quelque temps avant d’être satisfaite sous la forme spartiate et bancale de trois étagères en osier.  Quant aux deux dernières, elles resteront dans le domaine du fantasme pendant quelques années encore. Un étudiant sans le sou est condamné à être un voyageur sans bagages. Il ne peut, ni ne doit s’encombrer de meubles. Plus ou moins «solvable» d’octobre à juin, il est rare que les étudiants boursiers de cette époque paient le dernier mois. Neuf mois, trois bourses et puis s’en vont. Le calcul est vite fait. Voilà pourquoi ce type de voyageurs aux souliers poussiéreux pourvu d’un seul sac était la hantise des logeurs.

Ainsi allait donc la vie estudiantine de nombreux étudiants désargentés. C’était une étrange catégorie administrative approvisionnée trimestriellement : pas encore fonctionnaires et pas tout à fait chômeurs. D’autres auront un statut plus enviable, car tous n’étaient pas, si l’on ose dire, logés à la même enseigne. Certains, adultes, friqués ou logeant chez des parents et subventionnés par ces derniers ne connaissaient pas les affres de fin de trimestre. Ils avaient un train de vie tout autre. On les reconnaissait au premier regard, portant beau et cheveux bien lavés, avant même de faire plus ample connaissance au hasard des places libres dans le grand amphithéâtre qui nous réunissait en première année à la faveur du tronc commun. On avait en effet certaines matières en commun, comme pour la fameuse et inénarrable «Introduction à l’étude du droit». C’était le cours le plus soporifique de notre cursus de «publicistes, privatistes et économistes» toutes sections confondues, appelées pompeusement : sciences politiques, sciences juridiques et sciences économiques. Je ne garde pour ma part aucun souvenir prégnant d’une quelconque science inoculée dans cette immense classe surpeuplée et bourdonnante. Ah oui, il y avait l’évocation récurrente de cette fameuse «théorie de l’enfant endormi» qui déclenchait des rires dans l’assistance et réveillait quelques étudiants assoupis. Un professeur au débit lent, roulant les «r» comme des cailloux, débitait dans un français élémentaire des articles et des dahirs qui se télescopaient dans la tête du primo-étudiant rêvant de logement et de boustifaille. Dehors, d’autres étudiants  en appelaient vociférant à une assemblée générale afin de décider d’une grève pour protester contre le retard des bourses. L’alimentaire se confondant avec le politique, le tube digestif avec l’idéologie et tout cela conférait à cette époque  d’apprentissage un air de rébellion et un avant-goût de ce qu’est  l’inconnu et de ce que sera l’incertain. L’insouciance des uns se confondait avec le sérieux et l’engagement d’autres, plus anciens ou plus aguerris. Plus politisés, disait-on, alors que nous étions tous  censés étudier une science dite politique. Mais la politique en ces temps agités et incertains portait d’autres noms et menait vers d’autres destins tragiques ou faussement confortables. Ou, dérision de l’histoire, les deux à la fois, pour certains, comme le démontrera l’avenir…    

Au bout d’une année dont je n’ai gardé que des bribes de souvenirs, les noms de quelques condisciples et ceux de professeurs aux profils contrastés. En ce début des années 70, il y avait encore quelques enseignants étrangers, notamment français. Les plus anciens, redoublants ou passés en deuxième année, citaient avec nostalgie les noms de profs étrangers de qualité, auteurs d’ouvrages de référence en droit public ou en sciences sociales. Mais une première vague de profs marocains était déjà là, appuyée par des maîtres-assistants tout frais émoulus après avoir bouclé une licence en trois années et un «CES» (Certificat d’études supérieures) en un an. De sorte que quelques étudiants retardataires, pour une raison ou une autre, se retrouvaient avec leurs anciens camarades d’amphi devenus enseignants passés de l’autre côté du pupitre. Les absents n’ayant pas toujours tort, signalons tout de même que parmi les raisons objectives du retard d’un certain nombre, il y avait l’une ou l’autre de ces causes tant redoutées en ce temps-là : un cas de force majeur, si l’on ose cette métaphore juridique, qui va de l’arrestation qui dure à la prison ferme, voire à la disparition pure et simple pour un certain temps, c’est-à-dire un temps incertain…