Rabat, ville offerte

Rabat a cette particularité qui fait aussi son charme, quoiqu’en pensent les gens de Casablanca : dès que l’on descend du train, on peut passer sans crier gare, si l’on ose écrire, de ce qu’on appelle la ville nouvelle à  l’ancienne. A l’entrée de la Médina, les passants slaloment pour éviter les rames du tramway, lequel se fait annoncer en émettant des sonneries qui rappellent les clochettes des marchands d’eau d’antan.Rabat a cette particularité qui fait aussi son charme, quoiqu’en pensent les gens de Casablanca : dès que l’on descend du train, on peut passer sans crier gare, si l’on ose écrire, de ce qu’on appelle la ville nouvelle à  l’ancienne. A l’entrée de la Médina, les passants slaloment pour éviter les rames du tramway, lequel se fait annoncer en émettant des sonneries qui rappellent les clochettes des marchands d’eau d’antan.

Ce matin-là, sous le soleil tiède  d’un printemps précoce, Rabat était la topographie exacte de l’exil. Sur l’avenue Allal Ben Abdallah s’est constitué un «Little Senegal» peuplé de marchands ambulants d’origine sénégalaise pour la plupart. Près d’eux, d’autres marchands ambulants mais autochtones avaient misé sur le grand froid qui avait sévi il y a un mois pour étaler des stocks de manteaux et d’écharpes que les passants, à cause de la chaleur de ces derniers temps, ignorent superbement pour s’attarder sur les bibelots et autres statuettes d’Afrique noire. Jaloux et hargneux, les marchands à la sauvette de chez nous goûtent peu cette concurrence venue de loin. Ils se lancent entre eux des vannes peu tendres à propos de ces «harraga» du Sud qui se seraient trompés de pays et prendraient Rabat pour Paris. On a beau être du Sud, on est toujours le Nord pour ceux qui viennent d’un autre Sud. Par contre et sur le même trottoir, quelques mendiants subsahariens, hommes et femmes avec enfants, fraternisent, dans un arabe marocain approximatif mêlé de quelques mots en wolof, avec leurs vis-à-vis dans le dénuement. Mais le meilleur spot de mendicité, certainement le plus symbolique, est squatté par un quadra et son fils près de la Banque du Maroc. Non loin, une femme (du moins on le suppose) emmitouflée dans une étoffe tendance salafia, couleur robe de souris, collection automne-hiver, fait mine de vendre des mini-paquets de mouchoirs jetables entassés sur une boîte avec un écriteau indiquant que c’est «au profit d’une association de non-voyants». Il faut voir… D’autres nécessiteux, ou passant pour tels, ont une prédilection pour les guichets automatiques auprès desquels  ils s’assoient en tailleur, main tendue et sans mots dire. Difficile de ne pas culpabiliser lorsqu’on a retiré quelques billets avant de se diriger vers la Médina pour y accomplir quelques emplettes.

Rabat a cette particularité qui fait aussi son charme, quoiqu’en pensent les gens de Casablanca : dès que l’on descend du train, on peut passer sans crier gare, si l’on ose écrire, de ce qu’on appelle la ville nouvelle à l’ancienne.  A l’entrée de la Médina, les passants slaloment pour éviter les rames du tramway, lequel se fait annoncer en émettant des sonneries qui rappellent les clochettes des marchands d’eau d’antan. Résultat : cela n’impressionne que peu de passants. En effet, c’est de la musique de chambre, comparée au concert cacophonique des klaxons  qui fuse de l’embouteillage permanent au carrefour qui sépare les deux agglomérations de la ville. Dès l’entrée principale, qui est en fait le prolongement de l’avenue Mohammed V, on est accueilli par toutes sortes de marchands à la sauvette. Selon les saisons, l’air du temps ou peut-être l’actualité politique nationale ou internationale, ces marchands se mettent au diapason. Ils thématisent aussi un peu comme aux Galeries Lafayette. Actualité obligeait, il fut un temps où des tas de jouets représentant Ben Laden muni de sa kalache et le Mollah Omar sur sa moto faisaient fureur. Cette camelote importée de Chine et du Pakistan laissait pantois certains touristes encore sous le choc du 11 Septembre. Mais pris au jeu et rigolant devant la moto à pile qui roule en boucle sur le trottoir en emportant Ben et son pote Omar, ils finissaient par en acheter par demi-douzaine. Les marchands avaient fait leur beurre avec cette actualité, mais maintenant que l’un est englouti par les flots et que l’autre a disparu des écrans radar, on est passé à d’autres produits. On est resté sur la thématique belliciste mais en plus soft. Ces dernières semaines, la tendance est au pistolet à eau qui, sécheresse oblige, lance des bulles de savon.  Irrésistible. Surtout auprès des enfants qui courent derrière les bulles pendant que les parents mettent la main à la poche. Les adultes sans enfants, eux, maugréent au milieu de cette nuée de bulles et d’un revers de la main les chassent comme des mouches. Toujours pour les plus petits au milieu de cette mousse savonneuse, on entend  en sourdine un air de comptines à caractère religieux chanté par des voix enfantines. Tout ces mots riment, comme vous l’avez remarqué, mais ils riment surtout avec l’air du temps. Et le fond de cet air-là se veut résolument spirituel. Forcément spirituel. Les paroles sont ressassées en boucle et se résument à un mantra qui mélange l’anglais, l’arabe et le français «Bismillah, bismillah, in the name of Allah ; tous les soirs, tous les soirs, je fais mon “douaâ” au non d’Allah». Une scie, mais fastoche et pas besoin de traduction. C’est répété à satiété et amplifié par un haut-parleur au pied d’un marchand à la sauvette qui n’a pas l’air de se sauver de qui que ce soit. Celui qui le concurrence directement dans le même créneau est un autre confrère qui a choisi de vendre des CD de psalmodies du Coran en mettant la sono à fond la caisse. Passe alors un jeune black poussant une espèce de chariot sur lequel est étendu un gros monsieur de teint blanc. Handicapé ou feignant de l’être ? Allahou aâlam ! Et au même moment, ô miracle de la promotion et du marketing !, un vendeur de DVD piratés étalait son arrivage dont le film Intouchables. 

Ce matin-là, sous le soleil tiède d’un printemps précoce, la Médina de Rabat était la topographie exacte d’un exil urbain et d’une réalité qui a largement dépassé la fiction.