Qui veut gagner des melons ?

Imaginez un monde sans zapette, comme au bon vieux temps de la chaîne unique et en noir et blanc. Même pas besoin de régler les couleurs. On regarde le poste et le poste vous regarde, les yeux dans les yeux, et ce face-à -face se prolonge jusqu’à  la lecture du Coran pour les plus accros ou la coupure du courant pour les plus démunis.

De ce vaste paysage céleste, où des myriades de satellites virevoltent et rivalisent avec les astres et les étoiles, nous arrivent par milliards des trombes d’images qui nous tombent dessus sans crier gare. Heureusement, le progrès, dans son infinie sagesse, nous aide à faire le tri  à l’aide de la télécommande qu’il a bien voulu inventer pour notre confort  et par respect pour notre liberté de choix. Loué soit le progrès ! Ce troisième membre, nommé «zapette» par son petit nom, est un troisième bras long qui en impose et fait la loi. Il régule, canalise, passe en revue avant de marquer l’arrêt que l’on a commandé. C’est un bidule qui ne paie pas de mine, ne consomme quasiment rien sinon deux petites piles qui lui font de l’usage, ne s’égare jamais et ne la ramène pas. Il est juste là pour servir et obéir, sans bruit et sans états d’âme. On ne rend pas souvent hommage à ces petites inventions libératrices qui passent aujourd’hui pour des objets rangés avec mépris dans la trivialité la plus subalterne. Imaginez un monde sans zapette, comme au bon vieux temps de la chaîne unique et en noir et blanc. Même pas besoin de régler les couleurs. On regarde le poste et le poste vous regarde, les yeux dans les yeux, et ce face-à-face se prolonge jusqu’à la lecture du Coran pour les plus accros ou la coupure du courant pour les plus démunis. Fini ce temps-là car aujourd’hui la moindre baraque d’un bidonville est dotée de sa parabole orientée plein Est et attirant comme des mouches des essaims de chaînes volubiles, pleines de bruits, de fureurs, de couleurs et de gloussement de bimbos se déhanchant dans des clips torrides. C’est sur un de ses satellites arabiques que le vieil oncle, dur de la feuille, a jeté son dévolu en mitraillant son poste d’une vieille zapette dont les piles avaient rendu l’âme. Dépité mais avisé, il retira les piles de son vieil  sonotone pour remplacer celles de la télécommande. Et lorsqu’on lui cria dans l’oreille qu’il n’allait rien entendre du programme qu’il voulait suivre, il eut cette réponse sous forme d’une onomatopée très sonore, mais ô combien éloquente : «Tozzz !». L’équivalent en français de cette interjection, à savoir le doux euphémisme «bof !», se révèle, en l’occurrence, bien moins expressif  quoiqu’ un peu plus urbain. 

C’est sur le même satellite que l’on peut voir une chaîne unique au monde, si l’on slalome entre celles, thématiques et dédiées à la sorcellerie ou à l’automédication mais dont les intitulés sont un remède contre la bonne humeur. Cette chaîne est signalée par un simple mot aussi inattendu qu’étrange dans cette promiscuité numérique : «Poet», comme ça, sans «e», sans peur et sans reproches. En choisissant cette chaîne ce samedi après-midi, je suis tombé sur un conclave de  poètes arabes réunis pour une espèce de «Star academy» poétique qui va durer plus de trois heures. C’est en réalité une rediffusion de la finale et la chaîne de la Muse qui s’amuse, pour peu que l’on déchiffre la calligraphie ondulée en moult arabesques, s’appelle prosaïquement : «Chaër al malioune» (Le poète du million). Intellectuel, non ?

La finale opposait cinq candidats de différents pays arabes dont deux Mauritaniens. Normal, la Mauritanie est, dit-on, le «pays d’un million de poètes». C’est du reste un candidat de ce pays qui a remporté le titre tant convoité, depuis Ahmed Chawqi, de «Prince des Poètes», lequel est doté de la bagatelle d’un million de dirhams émiratis, soit plus de deux millions en nos pauvres dirhams. Les quatre autres ne sont pas venus pour rien, puisqu’ils ont empoché, selon leur classement, entre cent mille et six cents mille dirhams. Le spectacle a été ponctué de lectures de poésie et de chansons avant que le jury, plus le public, ne désignent l’heureux  poète millionnaire consacré prince de la tribu des rimailleurs. Tout le monde a gagné sauf peut-être la poésie, celle qui ne fait pas rimer les vers avec les millionnaires et celle où le poète «est le prince des nuées». Dans son ouvrage, Tel quel, Valéry écrit :

«…L’homme, le poète qui se livre le plus à l’inconscience, qui y trouve sa vigueur et sa “vérité”, compte de plus en plus sur la sottise de son lecteur». Quant à Abou Lâlae Al-Maârri, il a écrit dès le XIe siècle dans un poème intitulé justement A un poète : «Jamais l’argent ne me vint sans  qu’il ne m’eut égaré/et jamais un dirham sans une abondance de peines». Bien plus tard, Hugo définissait le poète, quelque part dans la Légende des siècles, comme «un monde enfermé dans un homme». Et comme il faut de tout pour faire un monde… télévisuel dont l’obscure clarté descend du ciel en nous submergeant  d’images bigarrées, voici venu le cirque des mots avec ses saltimbanques verbeux et le grand souk avec ses camelots pleins de vers et de verve vaine (de verveine ?). Alors, qui veut gagner des melons ?