Qui sont les soutiers de la croissance ?

Quand on sait comment
les experts définissent,
dans la cruauté des chiffres, la situation de pauvreté,
on constatera que même des salariés en activité
n’en sont pas si éloignés.
Et dire que l’on voit
dans le Smig un obstacle
à  l’embauche.

L’entreprise marocaine, navire complexe, montre de loin des superstructures éclatantes. Le recul statistique sied d’ailleurs à ce genre de spectacle. Les imperfections ne se distinguent pas de loin. Que dire alors de tout ce qui fait avancer le navire, et qui se trouve sous le pont, dans la soute, où règnent l’agitation et l’obscurité ? Là, chaque homme et chaque femme n’ont pour horizon qu’une partie d’une machine, ou un coin reculé à balayer et à rebalayer, ou un geste infime et parcellaire, indéfiniment répété, qui scande en fait son emprisonnement. Beaucoup de ces soutiers n’ont pas – ou ont peu – de qualification, au sens de l’aptitude à déchiffrer le code de la machinerie.

Pour elle, leur utilité individuelle est nulle. Mais sans eux, ensemble, le navire ne serait qu’une épave grotesque, vouée d’ailleurs au naufrage. Et les officiers dirigeants qui plastronnent au luxueux poste de commandement, dans leur uniforme immaculé, deviendraient vite des mannequins inutiles, dont le linge ne serait même plus propre ; ultime affront. Car dans une entreprise complexe, comme dans un navire, il n’y a pas de détails, tout est indispensable, du haut de l’échelle, caressé par la brise, au bas où stagnent les relents de mazout.

L’entreprise marocaine est un navire où l’échelle est plutôt longue. En bas, combien sont-ils ? Que font-ils ? Quel est leur sort ? Combien gagnent-ils ? Dans l’ensemble des revenus, les mieux connus sont sans aucun doute les salaires. Ils sont fixés par des statuts ou des contrats, encadrés dans des grilles, négociés au grand jour entre les partenaires sociaux. Ils sont, surtout, déclarés à la fois par ceux qui les touchent et par ceux qui les versent au fisc et à la sécurité sociale, ce qui réduit à presque rien, en ce qui les concerne, la zone d’ombre. Du même coup, les rapports statistiques qui leur sont consacrés sont plus «fiables» et moins contestés, du moins dans leurs constatations générales. Le dernier rapport de la Caisse nationale de sécurité sociale donne le vertige. On y regardant de près, on apprend qu’ils sont 1,7 million de salariés déclarés dans les 140 000 entreprises affiliés à la CNSS. Sur cet effectif, ils sont près de 700 000 personnes à gagner un salaire inférieur ou égal à 1 826 dirhams par mois.

Chacun est compétent pour juger comment on peut vivre avec le Smig. Sa signification est assez précise, dans sa dureté même : il doit permettre d’assurer, en tout cas, «la satisfaction des besoins élémentaires» (se nourrir, trouver un coin où dormir, entretenir un minimum d’hygiène), en fait se maintenir «en état de marche», comme disaient les économistes du XIXe siècle. Outre ce minimum vital, il doit permettre un «minimum social», c’est-à-dire très peu d’autres satisfactions sans lesquelles, vraiment, il ne vaudrait rien de survivre (une sortie au cinéma, un livre pour les enfants…). Car le seuil de la dignité humaine n’est pas un chiffre absolu. Il s’apprécie relativement au niveau de vie des autres. On n’est jamais que le «pauvre» d’un autre. D’où l’utilité des comparaisons, surtout lorsqu’il s’agit de soutiers qui travaillent, jouant donc le jeu de la société productive.

Ces hommes et ces femmes à moins de 2 000 dirhams, où sont-ils, et qui sont-ils ? Un peu partout sans doute, mais surtout dans un certain Maroc, celui de la modernité, du Grand Casablanca, de Tanger, Fès ou Agadir. Un Maroc de l’industrie et des services. Un Maroc des villes qui est censé vivre à un rythme différent du Maroc rural où le dénuement est encore plus prononcé. Ils sont dans les secteurs qui vivent de bas salaires, l’habillement, l’agroalimentaire, les chantiers de construction, le commerce. Parmi ces bas salariés, quatre sur dix ont moins de 20 ans. Ces jeunes gens et ces jeunes filles se font-ils de l’argent de poche, ou sont-ils contraints d’accepter ce qu’on leur donne, si peu que ce soit ? Il y a aussi chez les plus âgés une proportion forte de veufs ou de divorcés. Isolés devant la vie, isolés dans la vie.

La société des salaires est dure pour les gens seuls. Quand on sait comment les experts définissent, dans la cruauté des chiffres, la situation de pauvreté, on constatera que même des salariés en activité n’en sont pas si éloignés. Et dire que l’on voit dans le Smig un obstacle à l’embauche.