Qui prête aux pauvres ?

Les pauvres des subprimes américains en ont certainement eu marre de l’ancien adage faussement charitable et très condescendant :
«Qui donne aux pauvres prête à  Dieu.» En revanche, ils apprécieront ce que l’humoriste français Francis Blanche ajoute :
«Mais qui donne aux pauvres prête à  rire.»

Dans les adages et proverbes populaires relatifs aux riches, aux pauvres et plus généralement à  tout ce qui a trait à  l’argent, on trouve de tout et du plus ou moins frappé au coin du bon sens. Mais il arrive, comme à  tout ce qui est populaire, que tout soit contradictoire. Le vieux bon sens populaire est parfois multidirectionnel ; voilà  peut-être pourquoi les proverbes sont indémodables et recyclables à  souhait. Comme les mythes fondateurs – dont ils sont parfois issus -, les adages ont la vie dure et traversent le temps et l’espace. Les technocrates, les économistes prospectivistes et tous ceux qui tirent des plans sur la comète et croient que tout est théorisable et prévisible devraient se faire un petit stock de proverbes au cas oๅ

Tenez, on se souvient que certains commerçants affichaient des ardoises ou des pancartes préventives et bilingues : «La maison ne fait pas de crédit» et en arabe, moins sèches et plus compatissantes: «Attalq mamnoue wa arrizqou ala Allah» («le crédit est interdit et c’est Allah qui pourvoie»). Il y avait aussi ceux qui, pensant faire Å“uvre intellectuelle, pondaient des sous-aphorismes tels que : «Le crédit est mort, il a été tué par les mauvais payeurs.» Ce dernier fait parfaitement écho à  tous les groupes et entreprises financières qui se sont retrouvés tout nus devant la crise économique américaine de ce qu’on appelle les subprimes et ses effets planétaires. Ces crédits immobiliers, accordés à  des particuliers insolvables, sont, comme l’expliquent en gros les spécialistes, le résultat d’une quête éperdue de la croissance basée sur la relance de la consommation à  tout prix. On fait remonter la responsabilité jusqu’à  la Réserve fédérale (Fed) qui avait baissé le taux directeur – déjà  du temps de Greenspan, le gourou du libéralisme à  fond la caisse – et donc des crédits accordés aux entreprises et aux particuliers. Résultat : il faut consommer un max pour absorber cet argent et dégager des bénéfices qui iront engraisser les actionnaires, les porteurs, les bénéficiaires des stock-options et autres boursicoteurs. Là , on schématise un peu pour passer vite à  notre sujet et donc à  un célèbre adage qui prétend qu’«on ne prête qu’aux riches». Les promoteurs de ces crédits avancés sans garantie et dans le seul but de faire consommer ont voulu démentir l’adage. On prête alors aux pauvres non par compassion, désir d’une justice sociale ou toute autre raison politique ou morale. Non, tout bêtement parce que des théoriciens, qui n’ont ni le sens des réalités ni celui de ce qui est tout simplement humain, ont convaincu des financiers incultes qu’une croissance forte passe toujours et seulement par la relance de la consommation, même en laissant filer l’inflation. Comme tout est devenu virtuel, c’est le monde réel qui est devenu à  leurs yeux une fiction. Cette «déréalisation» de la vie vient d’ailleurs d’être illustrée récemment par le scandale de la banque française Société Générale qui a perdu près de 5 milliards d’euros à  cause d’un courtier qui a bidouillé des opérations d’achat et de vente, comme on tripote des jetons au casino. Désormais, le monde de la finance se réduit de plus en plus à  un village planétaire o๠les experts ne peuvent plus faire de prévisions ni énoncer de prophéties. Ils se projettent dans l’avenir le doigt mouillé. Pour aller o๠? Dans le mur ? La pensée magique est en passe de traverser Wall Street. Une rue qui porte bien son nom : «la rue du Mur».

Revenons à  nos adages populaires et à  nos épiciers d’antan pour dire que personne n’est contre le crédit dans ce qu’il a de solidaire et d’humain. On sait ce que l’épicier du coin – un précurseur, avec ses menus crédits notés dans des petits carnets portant les noms des clients – a fait pour la consommation des ménages désargentés et, sans le savoir ni s’en vanter, pour l’économie solidaire. On a déjà , et ici même, rendu hommage à  cette corporation qui fut la première à  inventer le micro-crédit. Aujourd’hui, d’autres en font un concept et un levier du développement. Tant mieux pour tout le monde et notamment pour tous les pauvres du monde. Ceux des subprimes américains en ont certainement eu marre de l’ancien adage faussement charitable et très condescendant : «Qui donne aux pauvres prête à  Dieu.» En revanche, ils apprécieront ce que l’humoriste français Francis Blanche ajoute : «Mais qui donne aux pauvres prête à  rire.» Et c’est ainsi que les adages, grâce à  l’humour, s’enrichissent et prennent de la valeur, c’est-à -dire du sens, dans un monde insensé.