Questions naïves à  un chef de parti

Vous n’avez aucune réponse à la question sociale, vous refusez le combat sur la question de la femme, les libertés individuelles, la nécessaire sécularisation de la religion, vous ignorez le combat des Amazigh. De quelle gauche vous réclamez-vous et quelles forces sociales appelez-vous «les forces vives de la nation» ?

Monsieur, depuis plusieurs semaines, le Maroc est secoué par ce qu’il conviendrait d’appeler le «cyclone du tsumani». Ni vous, ni aucune instance de votre parti n’avez estimé utile de vous prononcer. Votre réponse invariable est que vous avez vos propres «appréciations». En démocratie, n’avez-vous pas le devoir d’éclairer vos électeurs sur vos appréciations, le rôle constitutionnel d’encadrement des citoyens ne commence-t-il pas par les positions publiques ?
Des associations, avec à leur tête les jeunesses de vos partis, ont réagi à la pensée takfiriste. Non seulement vous avez refusé de vous y joindre, mais vous avez souvent mis des bâtons dans les roues de cette mobilisation. Pourriez-vous avoir sinon le courage, du moins l’amabilité, d’expliquer à vos propres jeunes le génie et la profondeur de votre stratégie politique.
Monsieur, votre attitude face à l’intégrisme est rectiligne : hors du combat sur la question de la femme, vous avez tergiversé ; après le 16 Mai vos partis ont refusé la clarification ; lors du dernier scrutin municipal, vous avez honteusement accepté des alliances avec la peste brune au nom de «faits locaux». Et aujourd’hui, alors même que votre presse, votre jeunesse est à la pointe du combat, vous mettez votre tête dans le sable. En termes peu courtois cela s’appelle se coucher devant le fascisme en ordre de marche.
Je tiens à rester courtois alors je vous demande, le plus respectueusement possible, quel est le secret de cette stratégie ? Comment définissez-vous l’intégrisme ? Et comment comptez-vous l’arrêter si vous refusez tous les combats.
Vous me permettrez par la même occasion de vous poser des questions de la même veine ; non pas en tant que journaliste mais en tant que militant d’une gauche en lambeaux par votre faute. Vous n’avez aucune réponse à la question sociale, vous refusez le combat sur la question de la femme, les libertés individuelles, la nécessaire sécularisation de la religion, vous ignorez le combat des Amazigh. De quelle gauche vous réclamez-vous et quelles forces sociales appelez-vous «les forces vives de la nation» ?
Vos «propres appréciations» ne se réduiraient-elles pas à de misérables considérations électoralistes sans lendemain? Car ne pensez-vous pas que, par votre silence complice, vous refusez de mobiliser votre camp et donc faites le lit de l’intégrisme ?
Est-ce que votre science de la politique ne vous aide pas à voir nettement qu’en abandonnant les jeunes et les femmes en pleine bataille, vous ne pouvez qu’être laminés au prochain scrutin ? Rassurez-moi, vous avez sûrement une explication que les gens ordinaires comme moi ne peuvent trouver par eux-mêmes, car je ne peux me résoudre à la seule explication qui me vient à l’esprit, c’est-à-dire que vous êtes suicidaires.
J’aimerais bien comprendre, par exemple, en quoi la revendication d’une réforme constitutionnelle peut se substituer au combat pour les valeurs. J’aimerais sinon comprendre, obtus que je suis, du moins que l’on m’explique l’utilité de partis qui n’adoubent aucune lutte sociale, ne produisent aucune vision de la société et lâchent les rares jeunes qu’ils encadrent au moindre cri intégriste.
En face, le fascisme, comme à son habitude, tâte le témoin. Quand c’est du mou, ils écrasent. Quand il y a résistance, ils changent leur fusil d’épaule. Pour le moment, ils n’ont, en face, que des jeunes, des femmes, des journalistes et de vieux militants attachés à une gauche responsable de ses choix, capable de sacrifices, proche de son peuple. Cette résistance-là se résoudra un jour à se passer de vous. Ce jour-là, une refondation s’entamera ailleurs et vous pourrez chanter le «requiem» d’une gauche qui fut, au lieu de l’Internationale. Si cette perspective ne vous plaît pas, il vous reste beaucoup à faire. D’abord redevenir vous-mêmes, c’est-à-dire ce militant de gauche assoifé de justice, de liberté, sans concessions face à l’obscurantisme. Dans cette attente, veuillez pardonner mon impertinence et comprendre que la société trouve d’autres voies et d’autres voix pour se défendre contre le fascisme.