Quelques larmes de distraction massive

Acheter pour 25 millions de dollars les droits monolingues de retransmission des
rencontres de la CAN, n’est-ce pas là  une forme de panarabisme aigu ?

Selon le poète dramatique français, Pierre Corneille : «L’unité d’action consiste, dans la comédie, en l’unité de l’intrigue». L’auteur parle ici de la comédie comme genre théâtral. Mais il n’est pas interdit d’adopter cette citation pour évoquer d’autres comédies, comme celles du pouvoir, des idéologies et de cette incurable posture qui a nourri, à  travers au moins trois générations du monde arabe, un fantasme culturel, linguistique, idéologique et géostratégique : l’unité. Depuis les fondateurs du parti Baâth, en passant par Nasser, Saddam, Kaddafi et les autres, l’unité arabe a constitué pour de nombreux intellectuels une seconde religion, sinon l’unique croyance pour ceux qui avaient effacé l’idée de Dieu de leur ciel sans étoiles. Cette idéologie de substitution et de proximité, par rapport au marxisme-léninisme ambiant, a forgé un rêve porté par des intellectuels organiques mais pris en charge par des leaders militaires ou portant uniforme après s’être auto-promus hauts gradés aux bustes chargés de médailles. Ce rêve unioniste a fait le tour du monde arabe, du Golfe à  l’Atlantique, et seule l’intrigue, comme dirait Corneille, faisait l’unité dans l’action. Chaque leader voulait asseoir son leadership dans un monde arabe miné par d’autres intrigues, secoué par des crises économiques et sociales , le tout sur fond d’une rivalité internationale entre deux blocs et deux puissances. Que reste-t-il aujourd’hui de ce grand rêve dans cette immense comédie du pouvoir arabe ? Les images de la bouche ouverte d’un dictateur, livrées aux médias de la planète, et le dépôt des larmes de distraction massive par le leader de Tripoli qui se découvre des racines africaines en retournant la carte de son pays dans l’autre sens. Tout ça pour ça, alors qu’il reste encore parmi nous quelques escargots entêtés qui remontent le parcours chaotique d’un panarabisme bouffé par un mythe de grandeur qui a écrasé toutes les aspirations démocratiques des peuples de la région. D’autres intellectuels caméléons, grands sherpas des sommets de la pensée politique et de la pensée unique, arpentent toujours l’itinéraire sinueux qui les a fait traverser tous les sentiers de l’idéologie exclusive. Ils versent quelques larmes de crocodile sur Saddam avant de recycler, peut-être, leur «amour du peuple» dans un combat aux accents politico-mystiques. Mais laissons les hauteurs intellectuelles de la pensée versatile pour retrouver, le temps d’en rire, le comportement plus terre à  terre d’un acheteur d’espaces et d’images qui a failli provoquer des émeutes dans ce que l’inénarrable chaà®ne AlJazira appelle «acharie al arabi» (la rue arabe). Il s’agit du propriétaire du bouquet ART, le désormais célèbre Cheikh Salah qui s’est fait avoir comme plouc par l’autre marchand d’images, Darmon. Après avoir déboursé, dit-on, quelque 25 millions de dollars pour l’achat de droits exclusifs, il n’aurait pas, semble-t-il, verrouillé son contrat sur le plan linguistique en précisant dans quelles langues les rencontres de la CAN seraient diffusées. Acheter des droits monolingues pour une somme aussi faramineuse n’est-ce pas là  une forme de ce panarabisme aigu que nous évoquions ci-dessus ? A méditer, avant de passer à  un autre business dont le fondateur est un de ces nouveaux «marqueteurs» du monde arabe qui surfent sur un mélange d’idéologie panarabiste et de l’air du temps religieux. Sauf que là , il a visé fort en allant braconner dans le champ du leader américain du soft drink. Exploitant les soubresauts de la tragédie palestinienne et tablant sur la réaction anti-américaine dans les pays arabes et au sein de la communauté musulmane en France, il lança un breuvage à  base de cola auquel il accola sournoisement le nom de la Mecque. Déjà  on ne sait pas si juridiquement il a le droit d’exploiter une appellation contrôlée, ô combien ! Et pour cause : tous les Musulmans pratiquants se tournent vers ce lieu et par les temps qui courent, ça fait du monde. Quant au plan moral et religieux, on vous laisse apprécier jusqu’o๠peut aller la recherche du profit. Mais il faut croire qu’il existe une justice économique – en attendant la justice divine – puisqu’on a appris que le limonadier en question est en bisbille avec la société marocaine qui distribue son breuvage et que les pertes seraient de 10 millions de DH. Moralité de l’histoire, dans la mesure o๠l’on peut encore parler de morale : si l’on ajoute les 25 millions de dollars du télé foot arabe aux 10 millions de DH du cola arabe, on peut faire dire naà¯vement à  l’intellectuel organique panarabe que ça fait beaucoup d’argent de perdu pour la cause arabe. Cause toujours ! dit l’autre sage en citant Ramakrishna : «La connaissance conduit à  l’unité comme l’ignorance à  la diversité»