Quelque chose s’est détraqué

Ce n’est pas sans raison que l’islam prône l’anonymat de la zakat. On peut y lire une volonté de préserver la dignité du démuni. Par ailleurs, en même temps que bruyante, cette manière moderne de faire «le bien» s’accompagne d’une mise à  distance de ceux à  qui elle s’adresse dans des sociétés obnubilées par la réussite matérielle

«Le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit». Le propos est celui d’un saint chrétien, Saint François de Sales (1567-1622), mais il pourrait tout aussi bien être celui d’un musulman. Cette citation est d’une extraordinaire actualité. A la différence de cette autre, «rien par la force, tout par l’amour» du même grand théologien catholique qui, face à la bataille sanglante menée par son Eglise contre les protestants, prônait le premier sur la seconde, ce qui lui valut le surnom de «Docteur de l’amour» et une béatification quelques décennies après sa disparition. En ce XVIe siècle, en Occident comme en Orient, beaucoup de questions qui opposaient les hommes se réglaient par le fer et dans le sang. Or, l’époque actuelle, avec sa rage et sa folie meurtrière n’est pas sans rappeler ces temps anciens où l’on trucidait à tout-va, dans un corps à corps permanent avec la mort. Des siècles durant, la vie d’un homme n’a pas pesé lourd. Puis, lors de l’avant-dernier siècle et après les flots de sang déversés, les nations du monde se sont doté à l’échelle internationale d’un corpus législatif avec, pour premier des droits humains, la sacralisation de la vie. La guerre s’est vu définir ses règles dont, au plus fort des combats, l’obligation de respecter la dignité humaine. Une obligation renforcée en temps de paix. Or, en l’absence de tout conflit direct, nous voyons des jeunes choisir d’aller tuer et se faire tuer, dans le bafouement absolu des valeurs humaines premières. La seconde citation de Saint François de Sales se renverse pour donner «Rien par l’amour, tout par la force». Et conduit à ce questionnement lancinant : Qu’est-ce qui s’est détraqué en nous, en nos sociétés, pour nous en avoir conduits là ? On peut retourner la question dans tous les sens, quelque chose ne tourne plus rond dans notre manière d’être ensemble, de vivre ensemble. Quelque chose s’est rompu qui libère les pulsions meurtrières et nous produit de la folie à la chaîne. «Le bruit ne fait pas de bien et le bien ne fait pas de bruit», prônait Saint François de Sales. Or, le silence a déserté nos vies et la charité n’a jamais été aussi bruyante. Ni, dans le même temps, aussi désincarnée. Recevoir, donner, restituer. Le don et le contre-don sont à la base des sociétés humaines. Pour que celles-ci fonctionnent correctement, chacun est tenu de donner en fonction de ce qu’il reçoit. La règle est la même sous toutes les latitudes et dans toutes les civilisations. Aux USA, pourtant terre d’élection du capitalisme, la question de la restitution habite les consciences, d’où les dizaines de milliers de fondations humanitaires actives dans le pays. Les sociétés musulmanes ne sont pas en reste avec l’islam qui fait de la zakat l’un de ses cinq piliers. Venir en aide aux démunis est un devoir religieux. Cependant, et c’est là une dimension importante, ce soutien n’a de valeur que s’il est discret. Mieux encore, anonyme. Pas de «bruit» autour du bien, prône également l’islam. A l’inverse de la pratique actuelle de la «charity business», pour reprendre le titre d’un ouvrage du fondateur de l’ONG «Médecins du Monde» et ex-ministre français des droits de l’homme,  le Dr Bernard Kouchner. Le monde de l’entreprise a compris que les retours sur investissement du mécénat sont souvent bien plus intéressants en termes d’image que dans le cas de la communication classique. D’où un bond remarqué de la philanthropie entreprenariale, expression désormais consacrée quoique paradoxale. Tout cela est très bien et entre dans le cadre du don/contre-don. Mais, dans le même temps, cette «charity business» fait beaucoup de «bruit» et ce bruit peut agresser la dignité de celui qui reçoit. Ce n’est pas sans raison que l’islam prône l’anonymat de la zakat. On peut y lire une volonté de préserver la dignité du démuni. Par ailleurs, en même temps que bruyante, cette manière moderne de faire «le bien» s’accompagne d’une mise à distance de ceux à qui elle s’adresse dans des sociétés obnubilées par  la réussite matérielle. Or, à côté du don matériel, il y a ce que l’on donne de soi, qui lui s’inscrit non plus sur le registre de la restitution mais de la transmission. Et c’est peut-être là, aussi, que quelque chose s’est déglingué. Dans notre manière de transmettre, de se transmettre. De transmettre quoi ? De l’humanité tout simplement. De cette humanité qui est notre identité commune et par le biais de laquelle on dit à l’autre qu’il est notre semblable.