Quelle économie de marché dans la conjoncture actuelle ?

Au plan psychologique, la conjoncture financière internationale doit inciter à  créer un climat de confiance parmi les déposants. Tout ce qui peut concourir à  rassurer sur l’existence de liquidités suffisantes est souhaitable.

Les débats actuels sur les causes, les conséquences, les solutions à trouver à la crise financière internationale, doivent inciter décideurs publics et privés, économistes, opérateurs socio-économiques à repenser leurs attitudes par rapport à la politique économique, à son orientation, à son contenu, à ses instruments, etc. Cette nouvelle réflexion doit impérativement tenir compte des réalités structurelles des économies et des sociétés des différents pays.

Concernant le Maroc, à la lumière des réactions et déclarations salutaires et opportunes des autorités économique et monétaire, il me semble utile de revenir sur les relations prix-taux d’intérêt-monnaie et sur la nature de notre économie de marché.

Et pour commencer, sur la problématique de l’inflation. Peut-on, à la lumière de l’évolution de l’indice du coût de la vie (ICV), affirmer que nous sommes en présence de tensions inflationnistes réelles, comme au début des années 80, avec une dégradation générale du pouvoir d’achat, ou plutôt en présence d’une hausse des prix de certains produits et services qui pèsent sur de larges couches de consommateurs des classes moyennes et défavorisées, et dont l’origine est soit importée, soit spéculative, donc répréhensible ?

L’analyse de l’évolution des prix doit tenir compte de certaines réalités propres au Maroc : existence de plusieurs segments de marché pour les mêmes produits, structure diversifiée des paniers de la ménagère, diversité des modes de vie selon les catégories sociales et les zones économiques, existence de différents circuits de distribution pour les mêmes produits… Une telle diversité ne peut être reflétée par les indices synthétiques de mesure du coût de la vie.

Par ailleurs, les causes réelles des hausses de prix me semblent se situer fondamentalement dans les mécanismes de leur formation, liés eux-mêmes à la répartition des valeurs ajoutées pour la rémunération des facteurs, ainsi que dans des données structurelles liées aux circuits de distribution, aux divers comportements spéculatifs permanents, aux niches et distorsions d’ordre fiscal et douanier, et à l’absence de tout contrôle, voire à l’inapplication des lois et règlements.

Il y a certes une influence de l’évolution monétaire sur le niveau général des prix ; mais quel peut être son degré d’incidence dans la multitude des causes structurelles énumérées précédemment, et l’orientation qu’elles impliquent sur la relation sphère réelle-sphère monétaire ? L’approche du rôle de la politique monétaire est donc à repositionner. D’où la question de la relation entre monnaie et prix et entre taux d’intérêt et demande de monnaie.

Comment alors apprécier la récente augmentation du taux directeur de la banque centrale, décision prise par le Conseil de la politique monétaire dans sa réunion du 23 septembre ? Sans doute cette décision aura-t-elle été motivée par la poussée de l’inflation, au sens de Bank Al Maghrib, à 4,7 % en juin, 5,1 % en juillet et 4,8 % en août, en glissement annuel. Quel en sera l’impact sur les prix, vu les données ci-dessus ? Surtout que l’on peut constater une inélasticité structurelle de la demande de crédit par les opérateurs et les ménages par rapport aux taux d’intérêt en général et à plus forte raison par rapport au taux directeur de Bank Al Maghrib, qui, lui, s’adresse au secteur financier pour son refinancement en monnaie centrale.

La hausse du taux directeur d’un institut d’émission a généralement pour objectif principal de dissuader le système financier (banques, instituts de financement, Trésor public…) de recourir à la monnaie centrale, en renchérissant le refinancement. Cette démarche peut être dictée par l’objectif de lutter contre une situation de surchauffe de l’économie et de tensions inflationnistes, comme elle peut l’être par le souci d’envoyer un signal aux marchés financiers pour limiter ou freiner les comportements spéculatifs. C’est le premier objectif qui doit nous concerner.

Ainsi, au plan psychologique, la conjoncture financière internationale doit inciter à créer un climat de confiance parmi les déposants. Tout ce qui peut concourir à rassurer sur l’existence de liquidités suffisantes est souhaitable. Par ailleurs, la situation de trésorerie des banques et du Trésor, si elle laisse apparaître des perspectives de recours à la monnaie centrale, devrait bénéficier d’un refinancement sans contrainte, même si on admet maintenant l’existence d’un lien entre la hausse de la masse monétaire M3, l’évolution des prix et le rythme de croissance réelle – ce qui n’était apparemment pas le cas auparavant.

En effet, la progression de la masse monétaire, ces dernières années, s’est faite à des rythmes de l’ordre de 16%, alors que la croissance réelle se situait à 4 ou 5%, avec des hausses de l’ICV officiellement annoncées de 2 à 3% ! Heureusement, l’évolution, cette année, des trois variables paraît plus homogène : hausse de M3 de 12 à 13% pour une croissance réelle située à 6,5 % pour l’année, et un niveau d’inflation de 4,5 à 5%. Les outils statistiques et économétriques de BAM s’affûtent de plus en plus !

De nouvelles approches s’imposent au plan des questions monétaires, plus pragmatiques et réalistes, en relation complémentaire avec la politique budgétaire et les structures économiques et sociales, loin de tout dogmatisme ou considération de type «théorie quantitative de la monnaie».

Il en est de même pour les supposés fondamentaux et les indicateurs macroéconomiques. A analyser les mesures prises aux Etats-Unis, en Angleterre et dans la zone euro, on peut s’interroger sur le principe d’indépendance des instituts d’émission et sur l’objectif unique qu’ils poursuivent, celui de la seule stabilité des prix.

Dans notre cas, par exemple, la stratégie des grands projets d’infrastructures imprimée par Sa Majesté le Roi, d’une part, et les retombées de la crise financière internationale sur la croissance réelle de nos principaux partenaires, d’autre part, suscitent une stratégie volontariste de croissance et d’entretien de la demande globale, dans toutes ses composantes. D’où une politique budgétaire d’avant-garde et une politique monétaire qui lui facilite la tâche, surtout qu’il est possible d’éviter l’inflation démesurée.

Mais chaque stratégie économique, financière, sociale et monétaire doit avoir les moyens politiques et techniques adéquats pour pouvoir être menée. Ces moyens politiques et techniques devraient concerner la nature de notre libéralisme et de notre capitalisme, les valeurs culturelles de l’économie de marché, celles qui respectent l’Etat de droit, qui se démarquent des pratiques spéculatives, de la corruption, des lobbyings mal à propos, qui délimitent clairement les rôles de l’entreprise, ceux des syndicats et ceux de l’Etat, la régulation par les politiques économiques et les mécanismes de marché.
L’histoire politique, économique, culturelle et les solidarités traditionnelles du Maroc le permettent.

Mais avec quel système de prix, rémunération du capital et des salaires, quelle fiscalité pour quel libéralisme et quelle société, celle de l’effort ou celle de l’assistance, celle de l’équité ou celle des avantages, celle de l’entreprise productive, compétitive, créant des richesses et les répartissant équitablement, ou celle de l’entreprise dite «citoyenne et socialement responsable», concept qui, à mon sens, ne sert pas l’entreprise comme, d’ailleurs, celui de l’économie dite informelle.