Quel destin pour la Bourse de Casablanca ?

Des marchés financiers fonctionnant sans entraves et d’une manière transparente sont le meilleur baromètre de la santé d’une économie.

La Bourse de Casablanca continue de végéter. Remodelée dans l’enthousiasme général au début des années 1990, elle n’est plus que l’ombre d’elle-même. Dans n’importe quel pays, la bourse permet de financer les agents économiques, de valoriser les actifs (quand les volumes de transaction sont raisonnables) et d’assurer une certaine liquidité des investissements. Elle est surtout cette boussole dont les aiguilles sanctionnent positivement ou négativement la politique économique d’un gouvernement ou sa politique tout court. La magie de ce lieu de rencontre, entre des gens qui ont de l’argent mais pas d’idées et ceux qui ont des idées mais pas d’argent, réside dans l’acuité de son jugement des politiques économiques. Les marchés financiers peuvent être certes exagérément enthousiastes ou déprimés à court terme, ils peuvent réagir de manière disproportionnée à des évènements que nous jugeons anodins, mais il n’empêche, qu’à long terme, leur évaluation de la situation économique, voire politique, d’un pays s’avère souvent perspicace. Les marchés financiers, comme tout système de prix et de rencontre de l’offre et de la demande, nous apprennent énormément sur l’efficience de l’allocation des ressources, sur les prix des actifs et, surtout, sur les perspectives de croissance à court et long termes. En un mot, des marchés financiers fonctionnant sans entraves et d’une manière transparente sont le meilleur baromètre de la santé d’une économie. Et c’est là le cœur de notre propos. La léthargie de la place casablancaise nous éclaire sur deux lacunes de notre modèle de développement et sur un problème socioculturel.
La première lacune est liée à notre incapacité après de décennies de «réformes» à mettre en place un marché des capitaux aux normes internationales permettant de financer l’innovation et la création de richesses. En effet, le Maroc avait commencé une série de réformes audacieuses au début des années 1990 mais, depuis, elles se sont essoufflées, se résumant à une production stérile de textes législatifs. Ceux qui supervisent le marché ont cette manie de penser qu’il suffit d’une loi pour assurer son fonctionnement optimal, omettant le simple fait que la loi ne fait que protéger l’existant. En revanche, là où l’autorité de tutelle devait sévir face à des manquements qui ont terni l’image du marché, ses actions ont été molles et sporadiques. Car, contrairement à l’idée assez répandue, les sanctions n’effrayent pas les investisseurs. Elles les rassurent et permettent un fonctionnement efficient du marché, garant à long terme de sa performance. Aujourd’hui, cette bourse continue de souffrir de plusieurs maux: nombre limité de sociétés cotées, absence de nouvelles introductions, forte concentration de la capitalisation sur quelques titres, manque de transparence dans la communication financière des émetteurs, contrôle de l’activité d’intermédiation boursière et de gestion d’actifs par les banques commerciales, faiblesse des flottants affectant négativement la liquidité du marché, limites imposées aux compagnies d’assurances et aux caisses de retraite pour l’investissement en actions.

La seconde lacune est plus globale. Elle réside, au-delà de la baisse des indices et de la chute des volumes, dans l’échec de nos politiques économiques et l’incapacité des différents exécutifs depuis 2008 à donner de la visibilité aux investisseurs et aux épargnants. Les marchés financiers sont, en effet, les premiers à percevoir la pertinence d’une politique économique et les investisseurs la saluent en irriguant les différents compartiments du marché de leur épargne. Celle-ci permet le financement de l’investissement et la création de richesses. Dans le cas contraire (faille de politique économique), la réaction des marchés est sévère, tranchante et sans complaisance, car ils ne sont pas contrôlés par des politiques. La variation du cours d’une action n’est que le résultat de l’anticipation des investisseurs. Quand notre bourse déprime sur une période aussi longue, cela veut tout simplement dire que les investisseurs sont perplexes. Dans les économies avancées, la réaction des marchés est prise très au sérieux par les décideurs. Chez nous, on donne l’impression que la crise a lieu dans un autre pays.

Quant au problème socioculturel, il réside dans l’incapacité de nos gouvernants à maintenir le même rythme et la même qualité de l’action publique sur le long terme. En termes plus simples, dans tous les domaines, on démarre fortement et précipitamment dans l’enthousiasme, voire dans l’euphorie et puis on s’essouffle rapidement. La situation de la bourse n’est qu’une énième manifestation de cette particularité culturelle bien de chez nous.