Que le meilleur gagne !

La victoire d’Ennhada en Tunisie, celle, attendue, des frères musulmans en Egypte, la volonté du nouveau pouvoir libyen de rétablir la charia dans la « Libye libre », le Printemps arabe a ouvert une autoroute aux islamistes. Bien que n’ayant pas été les initiateurs de ces révolutions, ils sont ceux qui en récoltent les fruits. Faut-il s’en étonner ? Et surtout, faut-il en avoir peur ?

Ce vendredi 25 novembre, les Marocains ont rendez-vous avec les urnes. Ils vont choisir leurs futurs représentants au Parlement et désigner qui va conduire le prochain gouvernement. Selon la plupart des analyses, les jeux seraient déjà largement faits. Les islamistes du PJD, grands favoris de ce scrutin, sont donnés gagnants haut la main. Les postures de premier ministrable prises par leur secrétaire général, Abdelilah Benkirane, au cours de la campagne électorale ont été, à ce sujet, des plus éloquentes. Rencontrant les uns, cajolant les autres et multipliant les messages rassurants, ce dernier s’est déployé sur tous les fronts pour régler la question qui apparaît comme la seule vraie inconnue de ce scrutin : celle des alliances. Dans le cas d’une victoire présumée du PJD, qui irait gouverner avec lui. L’Istiqlal ? Ce serait le plus logique. PPS, USFP ? Les acrobaties à déployer par les intéressés dans ce cas de figure seraient amusantes à voir.

La victoire d’Ennhada en Tunisie, celle, attendue, des Frères musulmans en Egypte, la volonté du nouveau pouvoir libyen de rétablir la charia dans la «Libye libre», le Printemps arabe a ouvert une autoroute aux islamistes. Bien que n’ayant pas été les initiateurs de ces révolutions, ils sont ceux qui en récoltent les fruits. Faut-il s’en étonner ? Et surtout, faut-il en avoir peur ?

Le Maroc n’est ni l’Egypte ni la Tunisie, encore moins la Libye. A la différence de ces trois pays, ses institutions n’ont pas été balayées par le vent de révolte qui a soufflé sur le monde arabe. Mais il n’échappe pas à la lame de fond qui s’est levée au détour de ces révolutions, cette lame qui porte au pouvoir la seule force politique à avoir su rester en prise avec la société. Au cours de ce Printemps arabe lors duquel des pouvoirs installés depuis des décennies se sont écroulés comme des châteaux de cartes, le maître mot a été «démocratie». C’est au nom de celle-ci que la lutte contre la dictature a été menée. Tous les acteurs s’y sont référés, à ce détail près que chacun y mettait ce qu’il voulait. Plus encore, le fer de lance de ces soulèvements, dans un pays comme la Tunisie en particulier, était la jeunesse moderniste qui surfe sur internet. Mais, au final, ici comme là, ce sont les barbus qui ont récupéré la mise. A cette nuance près qu’ils se disent respectueux des principes démocratiques. S’il y a nouveauté, c’est à ce niveau qu’elle se situe. A la différence de l’iranienne en 1979, ces révolutions ne se sont pas faites au nom de l’islam mais de la démocratie. En ce sens, et même si ce ne sont pas des laïcs qui accèdent au pouvoir, c’est une victoire de celle-ci.

Au regard de l’état de nos sociétés, du niveau intellectuel de la majorité de la population maintenue dans un niveau de quasi-analphabétisme du fait de la faillite des politiques éducatives menées depuis les indépendances, des rancœurs et des frustrations accumulées à l’égard des élites modernistes, de l’échec du «socialisme arabe» devenu synonyme de dictature, il n’y a rien, strictement rien d’étonnant à ce que le Printemps arabe débouche sur une victoire des islamistes. Un, parce qu’ils se prévalent d’une relative virginité en matière d’exercice du pouvoir, deux, parce que le référentiel dont ils se revendiquent est celui qui parle le mieux à la société. Pas besoin de développer de grandes argumentations, quelques versets utilisés à bon escient et le tour est joué. A cela s’ajoute, il ne faut pas le nier, un vrai travail de proximité sur le terrain, une action affirmée dans le social et une image de probité que l’exercice du pouvoir n’est pas venu entacher. Comment dès lors s’étonner de les voir portés au pouvoir par les urnes ? En 1992, quand l’Algérie s’est essayée à la démocratie, le résultat des élections a été sans appel. On a vu à quoi a conduit le vol de sa victoire au FIS (Front islamique du salut) : des centaines de milliers de morts et un traumatisme presque sinon aussi grand que celui de la guerre d’indépendance.

Pour en revenir au Maroc, faut-il avoir peur d’une arrivée du PJD au gouvernement ? Franchement, non. Outre que ce parti aura à gouverner dans le cadre des institutions marocaines, on ne l’aura pas attendu pour voir la police embarquer les malheureux tourtereaux qui osent se balader main dans la main dans l’espace public. Ni, pour qui apprécie de prendre un verre de temps à autre, de se retrouver dans le panier à salade. On ne l’aura pas attendu non plus pour être dans une société de plus en plus bigote. Notre réalité, c’est celle-là même si certains d’entre nous vivent dans une bulle. Alors autant la regarder en face.

Que celui qui remporte le suffrage universel exerce le pouvoir. C’est cela la règle de la démocratie. Ce n’est que comme cela que celle-ci gagnera en crédibilité populaire. Que nos preux chevaliers de l’islam mettent les mains dans le cambouis du pouvoir. Et qu’ils nous montrent «hannat yiddihoum». S’ils réussissent à sortir le pays des impasses dans lequel il se débat, tant mieux pour nous. S’ils échouent, il leur faudra, à leur tour, faire le deuil de ce qui, jusqu’à présent, fait l’essentiel de leur force : l’utopie.