Que fait ton père ? Légalisateur de signatures…

Pour légaliser une signature, il faut passer par six fonctionnaires. Première étape, signer le document en question. Le second fonctionnaire demandera la carte nationale. La troisième préposée donnera un numéro d’ordre au document. Le quatrième demandera également une signature. Le cinquième intervenant est Le chaouch. après trois quarts d’heure d’attente stérile, le « haut » fonctionnaire daigne apposer son paraphe, remet les documents au chaouch, qui appelle les bénéficiaires…

Nous sommes donc à la veille d’une nouvelle ère pour le pays. Après l’adoption d’une constitution largement remaniée, les législatives largement dominées par le PJD, on attend la formation d’un gouvernement, dont le chef, issu de la majorité parlementaire, sera doté de larges pouvoirs. L’avenir nous dira comment tout ceci fonctionnera en pratique, mais une chose est sûre, d’ores et déjà : de nombreux chantiers attendent le prochain gouvernement, et chaque ministre aura fort à faire, tant il y a de choses à faire changer et évoluer. Par exemple la lutte contre le sous-emploi dans l’administration publique. En effet pendant des lustres, l’administration a essayé à elle seule de lutter contre le chômage montant. Elle embauchait à tout-va, dans tous les domaines, soucieuse de juguler autant que faire se peut le sous-emploi, notamment chez les jeunes diplômés. Pour ce faire, elle a créé le service civil dans les années 70/80. Ainsi, chaque étudiant fraîchement diplômé ne pouvait prétendre accéder à un emploi dans le secteur privé qu’après avoir effectué trois ans de service civil dans une administration. Alors, après la faculté, les affectations se multiplièrent dans les différents ministères, sans que l’étudiant concerné n’ait son mot à dire, ce qui donnait lieu, bien évidemment, à la création de situations burlesques : tel diplômé en droit international ou en lettres modernes (par exemple) sera affecté au ministère de l’agriculture qui l’enverra se morfondre dans sa délégation de Sidi Bennour ; un autre, spécialiste de l’économie mondiale, passera lui ses trois années de service civil au ministère de la santé…et ainsi de suite. Seuls quelques chanceux, dans le lot, seront nommés conformément à leur formation initiale : des juristes à la justice, des scientifiques dans les universités ou des techniciens dans les services du ministère des travaux publics. Autant dire que l’expérience, en gros, fut un fiasco pour plusieurs raisons. D’abord les étudiants qui se retrouvent dans des secteurs qui ne correspondent pas à leurs formations académiques n’ont aucune motivation et n’apportent aucune plus-value là où ils sont affectés. Ensuite les fonctionnaires de carrière, qui voient d’un mauvais œil débarquer dans leurs services pour une durée limitée ces novices, rechignent à leur révéler les modalités de fonctionnement, et les laissent dépérir sans leur confier aucune tâche précise !

Mais, heureusement, depuis quelques années ce système a disparu, les gouvernants ayant compris ses limites. Il existe toutefois une survivance de ce sous-emploi, dans le service de légalisation de signatures, et ce, pratiquement dans toutes les communes, urbaines du moins. Pour légaliser une signature, il faut passer par six fonctionnaires, que cette tâche répétée jusqu’à plus soif, a plus ou moins abruti… (Et par charité musulmane, je ne dirais pas quelle est la commune qui m’a inspiré ce texte : restons cool !)
Première étape, signer le document en question devant le fonctionnaire numéro 1, qui y apposera un timbre de deux dirhams. Le second fonctionnaire demandera la carte nationale pour inscrire ses références sur le document. La troisième préposée, toujours de méchante humeur, donnera un numéro d’ordre au document, et demandera une signature sur le registre des légalisations, histoire sans doute de tenir des statistiques. La quatrième personne demandera également une signature, mais cette fois sur un autre registre, celui de la préfecture, vous restituera votre C.I.N. et vous priera d’attendre un moment. Le cinquième intervenant est le chaouch, chargé de transmettre tous les documents visés par les quatre premiers au chef de poste. Mais, attention ! le chaouch ne peut déranger le chef de poste, que s’il a entre ses mains au moins cinq documents. Le mien étant le troisième, il n’y a plus qu’à attendre, espérer, prier pour que d’autres citoyens arrivent rapidement. Enfin, le compte est bon ; après quand même trois quarts d’heure d’attente stérile, le «haut» fonctionnaire daigne apposer son paraphe, remet les documents au chaouch, lequel faisant fi de toute discrétion appelle à voix haute les bénéficiaires.

Procédé inutile, trop compliqué et trop long qu’il conviendrait d’abolir au plus tôt !