Qu’attendre de la baisse du taux directeur ?

Les taux réels des crédits sont encore élevés au Maroc. Le financement bancaire reste toujours coûteux, surtout pour les entreprises de petite taille ou relativement nouvelles, en raison des asymétries d’information et de l’absence d’un historique des performances passées

Bank Al-Maghrib (BAM) a abaissé son taux directeur, de 2,75% à 2,50%, alors que les marchés supposaient qu’une telle baisse n’était pas pour tout de suite, trois mois à peine après une première réduction de 25 points de base. C’est la première fois depuis 2002 que la Banque centrale (BC) procède à deux baisses de cet indicateur durant la même année. Ce taux est aujourd’hui à son plus bas niveau depuis vingt ans. Surprendre les marchés n’est pas forcément critiquable, ni interdit. Évidemment, la «surprise» est plutôt bonne. Une mesure destinée à convaincre de la volonté de poursuivre une politique monétaire accommodante dans un environnement atone. Aidera-t-elle à faire repartir l’économie ? Tout dépend du comportement des banques et de la détermination de la BC à assurer le suivi…
L’abaissement du taux directeur intervient dans un contexte caractérisé par une inflation très faible qui prévaut depuis des mois et à une croissance qui peine à décoller. La conjoncture est donc propice à «lâcher» quelque peu la garde et pas du tout, comme certains l’interprètent abusivement, à une action pour «faire de l’inflation». Autrement dit, la BC estime qu’une fois l’inflation limitée à ce niveau, il n’est pas nécessaire de continuer à appuyer sur le frein. Un soutien  plus ferme à la conjoncture se justifie pour écarter le risque de déflation, brandi à tort et à travers par de nombreux analystes, la déflation n’étant pas la baisse des prix, mais une spirale où se combinent baisse de la masse monétaire, baisse des prix, baisse des revenus ; une situation que l’on n’a observée nulle part depuis les années 1930. BAM appuie sa décision sur la morosité de la conjoncture dans la zone euro, conjuguée à la tendance à la baisse des prix des produits pétroliers. Elle met aussi l’accent sur la décélération de la croissance au deuxième semestre. Une contre-performance due à la baisse de la valeur ajoutée agricole et l’insuffisante reprise du secteur non agricole. Le PIB global ne devrait croître que de 2,5 %. Par ailleurs, la persistance du chômage à un niveau élevé appelait un coup de pouce de la politique monétaire. Que faut-il attendre du geste de BAM ? Elle espère, avec cette nouvelle baisse du taux directeur, pousser les banques à prêter davantage aux entreprises et ménages, afin de soutenir la reprise économique. La détente de la politique monétaire redonnerait un nouveau souffle au marché du crédit bancaire, dans un environnement où le secteur des entreprises est caractérisé par un besoin de financement structurel. Les taux réels des crédits sont encore élevés au Maroc. Le financement bancaire reste toujours coûteux, surtout pour les entreprises de petite taille ou relativement nouvelles, en raison des asymétries d’information et de l’absence d’un historique des performances passées, alors que ces coûts seraient réduits pour les grandes entreprises dotées d’une solide réputation et qui communiquent des informations, notamment par voie de publications de rapports annuels. En fait, la répercussion de la variation du taux directeur sur les flux de trésorerie des entreprises et des ménages (et donc sur l’activité économique) peut être rapide et forte comme elle peut être tardive. Les délais de transmission de la politique monétaire varient de six à dix-huit mois selon les cas et les situations. Les effets de ces impulsions sur le comportement des ménages et des entreprises dépendent de la structure d’endettement de ces agents. La baisse des taux ne suffit donc pas à assurer une remontée de l’activité si le crédit bancaire ne suit pas en allégeant le coût de l’endettement des petites et moyennes entreprises et des ménages. De plus, une inflexion de la politique monétaire n’affecte pas toutes les entreprises de la même façon et au même moment. Les PME, dont la trésorerie est financée à court terme, sont plus sensibles aux effets de la politique monétaire que les grandes, qui se financent à long terme. Enfin, le système bancaire peut contrecarrer les inflexions souhaitées par les autorités monétaires. Le comportement des banques dépend, en effet, de leur situation propre. Celles qui sont fortement fragilisées profitent de la baisse des taux pour se refaire une santé. Les autres peuvent rester très sélectives : elles refusent de prêter aux clients ne présentant pas toutes les «garanties» de solvabilité. Le problème n’est donc pas le niveau des taux de la banque centrale, mais la marge très élevée prise par les banques sur les entreprises.
En admettant que les banques répercutent le geste de la BC, ce qui n’est pas certain, cela sera-t-il de nature à dégeler les anticipations ? D’un effet peu évident sur la demande de crédits, la baisse des taux de la BC apparaît davantage comme une action psychologique destinée à convaincre de sa volonté de rester «accommodante» pendant encore un certain temps. Toutefois, l’initiative de la BC n’est pas inutile puisqu’elle apporte, au minimum, une garantie de stabilité du coût du crédit. Les liens entre la sphère financière et l’économie réelle sont complexes. Tout le problème de la banque centrale consiste alors à garantir l’action effective de la politique monétaire sur l’économie dite réelle, c’est-à-dire sur l’investissement des entreprises, la consommation des ménages, et donc sur l’activité économique. Le gouverneur s’est engagé à veiller de façon stricte à la bonne transmission des décisions de politique monétaire par les banques au profit des opérateurs économiques, à travers le suivi des conditions débitrices. Souhaitons que l’impact de cette nouvelle décision d’abaissement du taux directeur soit plus prononcé que les précédentes.