Quatre turfistes et un cheval

de même que le cheval est la meilleure conquête de l’homme, comme on le soutient, l’homme est parfois aussi la pire conquête du cheval à  son corps défendant

Ils étaient quatre hommes entre deux âges, comme on dit lorsqu’on décrit des personnes qui ne montrent pas encore des signes de vieillesse. Attablés à la terrasse de ce café du centre-ville de Rabat, ils compulsaient un tas de feuilles d’un prospectus et semblaient vérifier son contenu avec celui d’une gazette de courses de chevaux. Une de ces feuilles de cette presse de turfistes qui fleurit durant le week-end dans les cafés et devant les guichets des PMU en France comme au Maroc. C’est d’ailleurs une des rares survivances d’une tradition française hippique – avec la pétanque où les Marocains sont bien classés sur le plan international -, que les études postcoloniales n’ont pas encore pris en compte dans leurs analyses. Pour l’instant du moins.
Concentrés durant un long moment sur leurs recherches et passant en revue les pronostics de différents journaux: la cote de tel cheval, le handicap de tel autre, nos quatre turfistes ne sortaient de leur silence studieux que pour expulser deux ou trois soupirs et quelques onomatopées. Puis soudain : «Po ! Po ! Po ! Had anneuf ghadi idardag 3la dine omhoum!» (Traduction non littérale : le 9 va les écrabouiller) dit l’un d’eux sans regarder vers ses trois compagnons qui ne commenteront pas son pronostic. Ils avaient probablement le leur et ici chacun avait ses propres tuyaux et sources d’information même s’ils consultaient les mêmes journaux et prospectus. Visiblement ils n’étaient pas d’accord sur tout et même s’ils se chambraient gentiment d’abord, puis sur un ton de plus en plus agressif. Surtout lorsque l’un d’eux, un petit gros avec une petite moustache se leva de table puis s’éloigna des trois autres pour répondre au téléphone. De retour, il reprit une feuille et y gribouilla quelque chose avant de s’entendre dire par son voisin, un grand escogriffe en survêtement rouge vif : «C’est un tuyau de ta femme pour que tu n’oublies pas d’acheter le pain et surtout le fameux «sans sel» de ton beau père ?» Le petit gros leva la tête de ses feuilles et rétorqua: «C’est ta manière de parler qui manque de sel. Et puis, je t’ai déjà averti de ne plus t’aviser de parler de ma femme et de ma famille au café. Occupe-toi de tes canassons qui franchiront la ligne d’arrivée, peut-être, dans une semaine. Parce que je vois que tu as encore joué les dates de naissance de tes enfants. Tu crois que la course des chevaux c’est de la loterie, du pile ou face. C’est du travail mon vieux, des études et des analyses, de la réflexion et de la jugeote. Toi tu viens avec nous parce que tu t’emmerdes le dimanche matin après avoir acheté du poisson pourri que ta femme attend depuis tout à l’heure. Et il commence à schlinguer ici et toi aussi. Alors, je te le dis comme je le pense et dans l’ordre : ferme ta gueule, dégage et ôte-toi de mes rêves!» Et comme dans un tiercé perdant, le grand escogriffe ne pipa mot, se leva et s’en alla. Les deux autres continuèrent comme si de rien n’était avant que le garçon de café ne vint réclamer l’addition : quatre «cafés cassés» au total. Ailleurs, et même ici il y a quelques années, ç’aurait été quatre pastis bien tassés. Le petit gros insista pour payer et revint à ses feuilles et ses pronostics. Les deux autres s’éclipsèrent le laissant seul avec ses rêves de chevaux.

C’était là une scène de la vie urbaine d’un quarté de turfistes par un dimanche faussement ensoleillé. Non loin, dans les kiosques à journaux, c’est-à-dire sur les trottoirs des grands boulevards, on pouvait trouver ce jour-là le journal français «Paris –Turf» avec en bandeau ce gros titre: «Spécial Maroc: Les courses au programme de dimanche sur l’hippodrome de Rabat». Deux pages pleines étaient en effet consacrées à cet événement équin. Cependant, pour s’y retrouver, même s’il aime les chevaux, un lecteur néophyte ne peut que donner sa langue au chat. Des noms bizarres donnés à des chevaux et un jargon de spécialistes que seuls les turfistes sauront décoder. Mais il y a tout de même un texte plus ou moins lisible sous forme d’analyse et dont le titre, lui, relève outrageusement des études postcoloniales : «Ya bon les sablons…» Il y est question d’un Prix, de l’état du parcours et des 12 pur-sang anglais dans un style on ne peut plus cavalier et un humour qui fleure bon le crottin moisi. Comme quoi, de même que le cheval est la meilleure conquête de l’homme, comme on le soutient, l’homme est parfois aussi la pire conquête du cheval à son corps défendant.