Quand un juge fait prévaloir sa fibre sociale sur l’aspect répressif

La Justice au quotidien.

La semaine dernière, je contais l’histoire d’un vieil homme, lequel surprenant des voleurs à l’intérieur de son domicile avait fait usage de son fusil, blessant les voleuses, ce qui lui avait valu quelques démêlés avec la justice française.

Nous voilà de retour au Maroc où un paisible quinquagénaire termine de faire ses courses en compagnie de son épouse. La scène se déroule au Maârif, à une heure de grande affluence. Pendant que le couple se dirige vers sa voiture garée non loin de là, un vélomoteur fonce sur la dame, en slalomant entre les passants et les véhicules, et le passager tente de lui arracher son sac. Mais la dame résiste et s’accroche fermement à son bien pendant que le mari, par ailleurs solidement bâti, assène un grand coup de poing dans le dos du conducteur… Lequel perd l’équilibre et s’affale sur la chaussée ainsi que son acolyte. Ce dernier se relève rapidement, comprend que la situation va tourner au vinaigre, et prend ses jambes à son cou, se perdant rapidement dans la foule.
Le conducteur du vélomoteur lui est empêtré dans les roues de son engin, et sa réaction n’est pas aussi véloce. Le mari de la dame agressée s’approche de lui, prend son élan et lui balance violemment son pied dans la figure, puis il commence à le rouer de coups. Il n’est pas le seul : dans la foule des badauds, certains sont ravis de s’en prendre à un voleur pris en flagrant délit.

La tension monte, les coups pleuvent ; le voleur a le visage en sang : ça sent le lynchage public. Certains passants s’interposent, appelant les gens à plus de retenue et essayant de maîtriser la foule déchaînée.

Heureusement, la police arrive, disperse l’attroupement et conduit tout le monde au poste pour éclaircir les faits. Ceux-ci sont rapidement établis et la police se retrouve avec un voleur, passablement amoché par sa victime présumée et qui doit être transporté d’urgence à l’hôpital pour y recevoir les soins appropriés à son état.

Puis quelques jours après, tous les protagonistes sont appelés à s’expliquer devant le substitut du procureur du Roi. Pour lui les choses sont claires : le voleur qui, soit dit en passant, n’a rien volé est emprisonné de suite et inculpé de vol avec violence. Le mari de la dame agressée n’est pas poursuivi : pour la justice, il a agi en état de légitime défense en voulant protéger son épouse.
En ce qui concerne le tabassage en règle subi par le voleur, personne n’en parle, question de mentalités ; nul ne songerait à lui demander des comptes pour le préjudice corporel qu’il a fait subir au voleur ; nul ne lui expliquera qu’on ne se fait pas justice et qu’il était amplement suffisant d’avoir arrêté le voleur.

Pour ce dernier, il n’est pas question de protester ou de réclamer quoi que ce soit parce que nul ne comprendrait sa démarche. Les choses auraient pu s’arrêter là, et l’affaire passée à la trappe… Seulement voilà, il doit y avoir un dieu des voleurs, car peu de temps après l’histoire va s’emballer.

Un mois après les faits, le voleur comparait devant un juge pour répondre des faits qui lui sont reprochés. Mais ses blessures ont mal cicatrisé, notamment une fracture de la jambe consécutive à la chute et aux coups reçus. Le voyant boitant et en piteux état, le magistrat s’en étonne en audience publique, lui demande s’il a fait une chute en prison et s’il est suivi médicalement. L’homme bafouille que ce n’est rien, qu’il s’en remettra… provoquant la curiosité du juge, qui se demande, puis qui lui demande directement s’il n’a pas été frappé par les policiers, chose qui peut arriver parfois dans le feu de l’action ou d’une arrestation mouvementée.
Le prévenu s’enflamme alors, jurant ses grands dieux que les fonctionnaires de police n’y sont pour rien, et que bien au contraire, s’il est encore vivant c’est grâce à leur intervention qui a mis fin au lynchage dont il était l’objet !

Lynchage ? Public ? Par une foule ? Et le magistrat de renvoyer l’audience pour un complément d’enquête ; il convoque les policiers, écoute leur version des faits, puis décide de faire venir le mari de la dame agressée. Celui-ci est sûr de lui, confiant et droit dans ses bottes (comme dirait Alain Juppé). Non seulement il ne nie rien, mais enjolive les faits, se donnant le beau rôle de l’homme providentiel qui a mis en déroute les affreux bandits, lesquels s’apprêtaient à commettre un horrible forfait sur la personne de sa digne épouse ! Et il en rajoute, dans le genre, «moi si on me cherche, on me trouve». Après l’avoir poliment écouté (tout en dissimulant son agacement), le juge lui explique que le Far-West, c’est fini depuis longtemps, que nous vivons dans un état policé et civilisé, dans lequel même des voleurs ont des droits élémentaires ; il lui fait comprendre qu’un vol de sac à main vaut bien cinq ou dix mois de prison certes, mais jamais un handicap à vie… Il ajoute que ce n’est pas très courageux de s’y mettre à plusieurs pour tabasser un homme à terre, et que pour toutes ces raisons, il allait l’inculper de coups et blessures volontaires et en réunion, ayant entraîné une incapacité de plus de trente jours, et qu’il allait le mettre quelques jours en prison, afin qu’il comprenne bien la gravité de son acte… A moins qu’il ne décide de prendre à sa charge les frais médicaux du voleur jusqu’à sa totale guérison.

Ce qui fut fait, au grand soulagement de toutes les parties : le voleur ayant l’assurance d’être soigné, le mari évitant l’emprisonnement !

Comme quoi certains magistrats font prévaloir leur fibre sociale sur l’aspect répressif, et c’est tant mieux pour le justiciable.