Quand les statistiques parlent

On se réveille aujourd’hui dans un environnement social qui a changé. Or il n’y a pas lieu de s’étonner. Les conservateurs récoltent les fruits du travail en profondeur opéré sur des décennies par le mouvement islamiste.

Nous avançons à reculons. Le recensement 2014 dont les résultats ont été communiqués le 13 octobre en apporte des preuves chiffrées. Parmi la série de statistiques qu’il délivre, celles concernant le mariage et le célibat sont particulièrement instructives. Elles révèlent que le goût au mariage se refait prononcé au Maroc. Il est vrai qu’il ne s’est jamais perdu mais, pendant plusieurs décennies, le nombre des réfractaires aux joies du bonheur conjugal était allé croissant. Or voilà que, brusquement, entre 2004 et 2014, cette tendance se casse. La proportion du célibat passe de 45,7% en 2004 à 40,9% en 2014 chez les hommes et, pour la même période, de 34% à 28,9% chez les femmes. «Cette baisse du célibat, plus marquée parmi les jeunes, constitue, peut-on lire dans le rapport du Haut commissariat au plan, une inflexion de la tendance observée durant les dernières décennies». En effet, «la part des femmes célibataires âgées de 25-29 ans a augmenté de 35,1% en 1994 à 40,7% en 2004 pour diminuer à 32,6% en 2014». Inversement, la proportion des personnes mariées augmente pour atteindre 57,3% contre 53% en 2004 parmi les hommes et 57,8% contre 54% parmi les femmes pour la même période. 

Pour le Haut commissaire au plan, Ahmed Lahlimi, y a pas photo : «La société est en train de se retraditionaliser», constate-t-il dans une interview accordée à un hebdomadaire national. C’est, effectivement, la lecture à faire de ces statistiques. L’augmentation de l’âge du mariage est un indicateur de modernité en tant que conséquence de l’instruction des femmes et de leur accès au travail salarié qui les pousse, du fait des études et de l’acquisition de l’indépendance financière, à retarder leur mariage, quitte à ne pas se marier du tout. Or là, non seulement l’âge du premier mariage baisse chez les deux sexes mais on assiste, beaucoup plus grave encore, à une augmentation sensible du mariage des mineures. Au moment de son élaboration, le Code de la famille s’était fixé parmi ses priorités la lutte contre le mariage des mineures, interdit par la loi, sauf dérogation expresse du juge. Onze ans plus tard, ce type de mariage n’a pas diminué. Bien au contraire, il est passé de 18 341 cas en 2004 à 35 152 en 2013, sa part dans le total des actes de mariage conclus au cours de l’année passant de 7,75% en 2004 à 11,47% en 2013. Ces statistiques donnent raison aux associations marocaines des droits des femmes qui dénoncent une régression de même qu’elles confortent le sentiment latent d’une montée du conservatisme social.

Cette décennie 2004-2014 a été marquée par la crise économique de 2008 dont les répercussions continuent à se faire sentir à ce jour. Frappés de plein fouet par le chômage qui les cible en premier, les jeunes en ont payé le prix le plus lourd. Or malgré une entrée plus tardive dans la vie active, faute d’emploi, et donc des possibilités matérielles plus limitées, les jeunes de cette décennie ont été plus nombreux à se marier que ceux des décennies précédentes. C’est dire le retour en force des valeurs traditionnelles parmi lesquelles le mariage, surtout pour les femmes, trône en pole position. Qu’on ne se méprenne pas : ce qui fait souci n’est pas le fait en soi de se marier mais ce dont est l’expression l’abaissement de l’âge pour le conclure. A savoir la tendance à ramener la femme à son statut traditionnel de mère et d’épouse, qui lui permet certes d’être «ce lustre qui illumine la maison» mais au prix de son effacement de l’espace public et de sa non-implication dans les affaires de la cité. 

La présence d’une seule femme ministre dans le gouvernement Benkirane 1 en fut l’un des symboles forts, tout comme, plus récemment, la présence féminine très modeste au sein de la Chambre des conseillers et son absence totale à la tête des régions. 

Autant de signes, au même titre que l’augmentation exponentielle du nombre de femmes voilées et la disparition progressive des femmes en maillot sur la plage, de cette retraditionalisation de la société. On se réveille aujourd’hui dans un environnement social qui a changé. Or il n’y a pas lieu de s’étonner. Les conservateurs récoltent les fruits du travail en profondeur opéré sur des décennies par le mouvement islamiste. Il est à craindre qu’il faille autant de temps pour redresser la barre et retrouver le chemin de la modernité.