Quand le recensement livrera-t-il ses secrets ?

Les données obtenues grà¢ce au recensement sont essentielles, mais pourrait-on recueillir ces mêmes informations d’une autre façon ? Quelles sont les alternatives ? Tous les pays ne recensent pas leur population

Comme chaque recensement, les chiffres de 2014 sont abondamment commentés. Déjà, à l’annonce du chiffre de la population, des doutes sont émis ici ou là. Pourtant, le recensement n’a pas encore livré ses secrets. 33 848 242 âmes : c’est le décompte officiel du nombre d’habitants au Maroc en 2014, lors du recensement de la population.

Depuis l’opération précédente de 2004, le Maroc a gagné 3,96 millions de personnes, soit un peu plus que la population de la ville de Casablanca (3,4 millions) et un peu moins que la population de la région Fès-Meknès (4,2 millions). Les résultats globaux du recensement confirment les tendances et mutations démographiques : un taux d’accroissement annuel moyen de 1,25% durant la période 2004-2014 contre 1,38% pour la période 1994-2004. Comme toute collecte d’informations, le recensement n’est pas à l’abri de quelques omissions qui ne remettent pas en cause la fiabilité du résultat global. A l’instar des sondages, il doit faire face à une proportion de non-réponses. Le risque de voir échapper au recensement toute une catégorie de population mal intégrée aux structures habituelles de la société est réel. 

Il s’agit d’une partie de ceux qui n’ont aucun domicile, d’étrangers en situation irrégulière, mais aussi de nationaux qui vivent clandestinement dans certains logements. A l’inverse, certaines personnes peuvent être comptées deux fois, comme les étudiants qui vivent dans un logement indépendant, mais gardent une attache familiale forte. On estime généralement que le degré d’erreur global serait d’à peu près 2%. Doit-on se satisfaire de cette marge d’erreur ? Oui, car la réduction de l’incertitude demanderait des moyens considérables. Le niveau paraît tolérable dans la mesure où une plus grande précision n’aurait que peu d’impact sur les politiques publiques.

Le débat sur les chiffres globaux n’a pas grande importance. Ils avaient déjà été annoncés par les projections. Nous savons aussi que l’évolution des comportements démographiques de la population marocaine reflète les tendances déjà en place dans les années 90. L’espérance de vie continue vraisemblablement à augmenter, la fécondité demeurera à un niveau inférieur à deux enfants par femme. Ces éléments contribuent au vieillissement de la population. Le taux d’urbanisation serait de  60,3% contre 55,1% en 2004. Là aussi, l’accroissement de la population urbaine s’explique, d’une part, par l’accroissement démographique naturel, et, d’autre part, par l’exode rural, la création de nouveaux centres urbains et l’extension des périmètres urbains des villes. Désormais, sept grandes villes abritent environ le quart de la population du Royaume (24,9%), ce qui représente une part de 41,3% de la population urbaine. Ces certitudes étant pointées, on attend par contre du recensement qu’il nous livre ses secrets sur des phénomènes qui agitent la société en profondeur : l’évolution du nombre de divorces est-il resté constant ? Comment évolue l’écart d’espérance de vie entre hommes et femmes, l’allongement des scolarités et la difficulté pour les jeunes à intégrer rapidement un univers professionnel stable a-t-il encore retardé l’âge du mariage et accru le nombre de personnes vivant seules ?

Le recensement est la seule façon d’entrer dans le détail le plus fin de la structure de la société marocaine, par le biais des catégories socioprofessionnelles. Quid du mouvement de déclin des exploitants agricoles dans l’ensemble de la population ? L’univers des catégories moyennes progresse-t-il au sein de la population ? Cet ensemble dispose-t-il de conditions de vie (logement, stabilité de l’emploi) nettement supérieures à la moyenne ? La part des catégories populaires, ouvriers et employés, s’est-elle stabilisée ou a-t-elle régressé entre les deux recensements ?  Sur un autre registre, nous savons que si le Maroc conserve un certain dynamisme démographique, les écarts de dynamisme entre régions se creusent. Grâce à leur attractivité, les régions du littoral seraient les régions les plus dynamiques. Si la croissance démographique est tirée par la densification et l’extension des espaces urbains, certains territoires restent à l’écart de cette tendance. Les enjeux de dévitalisation et de vieillissement se posent à un échelon plus fin, pour les territoires ruraux les plus éloignés des villes.

Les données obtenues grâce au recensement sont essentielles, mais pourrait-on recueillir ces mêmes informations d’une autre façon ? Quelles sont les alternatives ? Tous les pays ne recensent pas leur population. Certains, comme le Danemark, la Suisse et les Pays-Bas, disposent de registres de population, tenus par les municipalités, sur lesquels sont inscrits tous les individus et où l’on porte chaque modification les concernant (déménagement, changement d’état civil, situation professionnelle, etc.). La société marocaine ne nous semble pas prête à accepter un enregistrement plus précis par les communes. Reste une autre voie : le sondage. A la différence du recensement (dénombrement exhaustif), le sondage consiste à interroger une partie d’un ensemble pour en extrapoler des informations sur le tout. Le sondage est plus léger, mais implique que la sous-population étudiée soit représentative de la totalité. Plus on descend dans le niveau de détail, plus on risque de faire des erreurs. Mais l’effort pour diffuser l’information sur le sujet n’a pas toujours été à la hauteur. Le risque est grand qu’une fois connus, ces chiffres aient surtout une valeur… historique.