Quand le Maroc se compte

La lourdeur d’un recensement
et l’absence de volonté d’en faire
une exploitation rapide n’ont souvent débouché que sur des résultats tardifs. Le souhait est grand qu’une fois connus, ces chiffres aient surtout une valeur… actuelle.

Le recensement de la population a été lancé. Cette pratique décennale constitue le travail le plus complet de collecte d’informations statistiques réalisé au Maroc. De quoi permettre aux décideurs publics, mais aussi aux entreprises privées, de mieux nous connaître. Cette connaissance est partie intégrante de la vie démocratique de notre pays : la diffusion de l’information permet notamment de mesurer les transformations de la société et d’évaluer la capacité des politiques publiques à répondre aux besoins. Le recensement constitue une pierre essentielle de cet édifice. Il s’inscrit dans le cadre d’un système institutionnel plus large d’information statistique, dont la direction des Statistiques est le pilier central.
Dans beaucoup de domaines, le recensement demeure une source d’information unique en son genre. C’est le cas, par exemple, en matière de migrations à l’intérieur et à l’extérieur du territoire. Le recensement est le seul outil permettant de connaître les changements de lieu d’habitation des Marocains. Il met en relief les transferts régionaux, mais aussi le peuplement plus fin du pays. Mais c’est dans doute dans la connaissance fine des professions exercées que le recensement offre les informations les plus originales. Pour deux raisons. Cette connaissance donne tout d’abord le moyen de constituer des regroupements en catégories socioprofessionnelles (les fameuses CSP, de la nomenclature dite «professions et catégories socioprofessionnelles»). Ces regroupements permettent à leur tour d’analyser l’évolution de la structure sociale (les cadres, les classes moyennes, les catégories populaires, etc.). Enfin, pour aller compléter ces informations d’ordre général, le recensement comportera des questionnaires qui devraient permettre de mieux comprendre la vie quotidienne des Marocains, d’une part, dans le domaine de la famille, et, d’autre part, dans celui de l’habitat.
Au-delà des données globales sur le terrain, le recensement a trois fonctions principales : mesurer le nombre d’habitants des collectivités locales, permettre à ces collectivités de répondre aux besoins locaux et donner des outils au secteur privé pour mieux connaître ses marchés potentiels. Le recensement de la population a d’abord un rôle administratif pour les collectivités locales. C’est lui qui fixe le niveau de la «population légale» des communes et des régions. A ce titre, il va influencer la production des textes législatifs. Le nombre d’habitants détermine, par exemple, le mode de scrutin des élections municipales. La densité de la population fixe aussi le montant des subventions reçues dans le cadre de la dotation de fonctionnement versée par l’Etat aux collectivités locales. Au-delà des conséquences administratives, les données du recensement sont d’un poids important dans la détermination des politiques publiques locales d’aménagement du territoire. Pour l’implantation des infrastructures (routes, hôpitaux, lycées…), le nombre d’habitants est évidemment essentiel. De même, le recensement fournit des données largement utilisées par les entreprises privées. Ces informations très précises sur la taille et le type de population permettent de mesurer en détail le potentiel économique d’une région, d’une commune, voire d’un quartier.
Les données obtenues grâce au recensement sont essentielles, mais ces données sont-elles bonnes ? Comme toute collecte d’informations, le recensement pose des problèmes de fiabilité. A l’instar des sondages, il doit faire face à une proportion de non-réponses. A l’inverse, certaines personnes peuvent être comptées deux fois. Au final, le degré d’erreur global serait d’à peu près 5%. Doit-on se satisfaire de cette marge d’erreur ? La réduction de l’incertitude demanderait des moyens considérables. Le niveau d’erreur paraît tolérable dans la mesure où une plus grande précision n’aurait que peu d’impact sur les politiques publiques nationales ou locales.
En théorie, le comptage exhaustif de la population est un outil incomparable pour mieux comprendre l’évolution de notre société. Mais l’effort pour diffuser l’information sur le sujet n’a pas toujours été à la hauteur. La lourdeur d’un recensement et l’absence de volonté d’en faire une exploitation rapide n’ont souvent débouché que sur des résultats tardifs. Le souhait est grand qu’une fois connus, ces chiffres aient surtout une valeur… actuelle