Quand le cinéma marocain fait dialoguer Orient et Occident

Par ce qu’il est, Nabil Ayouch, l’auteur de «Whatever
Lola wants», rappelle combien une identité multiple
faite d’une superposition de couches qui se nourrissent les unes les autres, est source de richesse.
Il est représentatif de cette nouvelle génération de Marocains dont l’air de l’extérieur a fortifié et oxygéné
la respiration intérieure.

L’évidence est là. Si salut il y a pour ce pays, il viendra de cette part de lui-même qui, de sa diversité, tire sa richesse. Au sortir du film Whatever Lola wants, de Nabil Ayouch, ce sentiment s’impose avec force. Pour son quatrième long métrage, le jeune réalisateur a frappé fort. Par sa maîtrise et sa créativité, l’œuvre cinématographique qu’il nous offre hisse le cinéma marocain à l’échelle internationale.

Grâce à lui, et par la grande porte, celui-ci pénètre dans la cour des grands. A aucun moment, le film ne se regarde avec cette indulgence que l’on s’oblige à avoir devant un produit cinématographique en provenance du Sud. Dès le début, le ton est donné. Le registre n’est plus celui du tâtonnement et de l’accouchement dans la douleur. On est dans un vrai film capable d’être vu et apprécié de New York à Tokyo, avec une histoire construite qui vous prend de bout en bout, racontée avec une émotion subtile que l’humour, par la teinte de légèreté qu’il lui donne, rend encore plus prenante.

Dès son premier court métrage, Les pierres bleues du désert, Nabil Ayouch avait annoncé la couleur ; il allait dire des choses, des choses essentielles car se rapportant à l’essence de la vie, mais il allait les dire sans pathos, en respectant cet outil magique qu’est le cinéma et dont la fonction première est de vous raconter une histoire.

Que ce soit par le biais de la parole vivante qui se déploie autour d’un cercle ou à travers les pages d’un livre que l’on tourne dans la solitude de l’instant à soi, décrocher du réel en plongeant dans des imaginaires contés est un besoin universellement partagé. Le cinéma, invention fantastique des temps modernes, y puise sa raison d’être, avec cette particularité majeure que le mot s’y associe à l’image.

La pleine maîtrise de ce langage a longtemps fait défaut aux réalisateurs marocains pour des raisons d’ordre culturel autant que matériel, d’où des productions laborieuses dépouillées de toute dimension ludique. Hormis quelques exceptions qui ont réussi, malgré la persistance d’un certain nombre de faiblesses, à donner du plaisir au spectateur, les productions nationales n’ont eu pendant des décennies pour autre mot d’ordre que de traiter de la souffrance, et surtout de la faire endurer au public ! Avec Whatever Lola wants, Nabil Ayouch rompt magistralement avec cette tradition.

Il se fait en effet un devoir de nous donner du plaisir. A la sortie du film, on se sent plus léger et plus joyeux. Mais pas seulement, et c’est là la grande force de l’œuvre : on éprouve un contentement en rapport avec un sentiment plus profond, un sentiment qui a à voir avec la réconciliation avec soi. Tout en se plaçant sur le registre de la comédie et de l’histoire d’amour, le réalisateur, sans avoir l’air d’y toucher, nous ramène à des problématiques existentielles en rapport avec ce que nous vivons au jour le jour : à savoir évoluer sans se perdre, s’ouvrir aux autres sans s’anéantir, être capable d’aller au-delà des différences culturelles pour renouer avec l’universel humain.

A travers la rencontre de deux femmes, Laura, l’Américaine, et Carmen, l’Egyptienne, Nabil Ayouch fait dialoguer l’Orient et l’Occident en évitant l’écueil à la fois du lénifiant et du réducteur. Attentif à la complexité de cette relation ombrageuse, il rappelle combien, dès lors que s’expriment les humanités réciproques, les frontières culturelles se dissolvent, cessant d’être des barrières pour devenir des tremplins. Le surdoué du cinéma marocain porte en lui les deux cultures, occidentale et orientale.

Il a vécu un temps à cheval entre leurs deux univers avant de faire le choix de revenir se fixer au Maroc. Comme tant d’autres, il a expérimenté l’écartèlement culturel, connu sa souffrance. Son film, porté pendant de longues années, il le reconnaît très personnel en ce sens que le dialogue sur lequel il est construit renvoie à ces deux parties de lui-même, qui, après avoir longtemps été en conflit, aujourd’hui se réconcilient.

Par ce qu’il est, Nabil Ayouch rappelle combien une identité multiple (une tautologie en vérité car toutes les identités, à des degrés divers, sont multiples), faite d’une superposition de couches qui se nourrissent les unes les autres, est source de richesse. Il est représentatif de cette nouvelle génération de Marocains dont l’air de l’extérieur a fortifié et oxygéné la respiration intérieure. Ils sont ceux qui, aujourd’hui, apportent le plus en matière d’innovation et de créativité. Voilà pourquoi le salut de ce pays repose dans sa capacité à se réconcilier avec la pluralité et à accueillir en lui tous les souffles qui peuvent le faire se renouveler.