Quand le «bien» fait du bruit

La perception de la notion du temps, comme celle de la qualité, est plus facile à reconnaître qu’à expliquer. Tout le monde sait, ou pense savoir, ce qu’est le temps, mais personne ne saurait bien l’expliquer ; et il en est de même pour la qualité.

«Qu’est-ce que le temps, s’interrogeait Saint-Augustin ? Si personne ne me le demande, je le sais; mais si on me le demande et que je veuille l’expliquer, je ne sais plus». Si la notion du temps relève de l’observation ou de la perception intellectuelle humaine, de quoi la qualité est-elle le nom ailleurs comme chez nous? Le qualité est devenue une vertu passe-partout qu’on impose comme telle ou qu’on suppose être celle-là même qui caractérise un produit ou un service qu’on achète, qu’on vend ou qu’on entretient. Dans tous les secteurs, du commerce des produits, à la gestion de l’entreprise, dans les services comme dans les relations humaines que l’on entretient avec autrui, il n’est de bon bec que de la qualité.
Dans le commerce, on parle même d’«équilibre de la qualité». Cet exemple est édifiant en la matière tel que présenté dans le jargon du business: «Si pour améliorer la qualité d’un produit ou d’un service le coût de production augmente, on parle de sur-qualité. Si au contraire le produit ou le service ne répond pas aux attentes des consommateurs, on parle de non-qualité», Et d’ajouter qu’il est bon de savoir que : «De par leur coût élevé, la sur-qualité et la non-qualité ont un impact négatif sur la santé d’une entreprise». Personne ne se soucie ici de la santé des consommateurs.

On relève chez nous, et depuis quelque temps déjà, l’apparition sur nombre de produits et publications des entreprises d’un sigle ésotérique le «ISO 9001» (en français : Organisation internationale de normalisation). D’autres ISO assortis de différents numéros surgissent ici et là, jusque sur les emballages de produits de consommation les plus ordinaires telles que des marques de mortadelle, charcuterie halal ou des biscuits de diverses saveurs et provenances. On ne va pas s’étendre ici sur les tenants et les aboutissants des normes de certification respectées, ou pas, dans la fabrication de tel produit ou le management de l’entreprise qui le commercialise.

D’autant que le jargon amphigourique découragerait le consommateur le plus averti ou le client le plus pointilleux. Il n’en reste pas moins vrai que le vocable qualité, en français en tout cas, est devenu un label, plus qu’un mot formé, selon la définition du dictionnaire, à partir de l’adjectif qualis en latin (tel que) et qui veut étymologiquement dire : «L’état de ce qui est comme ça». Sa traduction en arabe est «Al Jawda», mais tout le monde s’en fiche ! Sauf les plus malins qui ont donné carrément ce nom à leur produit de consommation, par ce procédé de langage ou ces figures de style qu’on nomme métonymie ou synecdoque. Le contenu devenant ainsi le contenant, la partie pour le tout, et ce n’est «ni vu ni connu je t’embrouille !».

En achetant qualité, on achète «la qualité», et de ce fait c’est un achat du «bien». C’est ce qui fait dire au philosophe Pascal Chabot, philosophe et enseignant à l’Institut des hautes études des communications sociales de Bruxelles : «Il faut penser la qualité comme une nouvelle figure du bien» (Libération du 16 septembre 2019) D’où les nouvelles réglementations, les contrôles de qualité, les ISO et autres directives qui valent, au Maroc comme ailleurs, ce que valent les arsenaux juridiques et leur application.

Par ailleurs et toujours en rapport avec la notion du «bien», des modes et des nouvelles habitudes de consommations et de comportements ont fait leur apparition chez nous avec, comme de bien entendu, un léger retard. Alors que le sage sait que le «bien» ne fait pas de bruit (et le bruit n’a jamais fait du bien), nous voilà face à la déferlante de la tendance du «bien-être» et ses promoteurs prompts à multiplier spontanément les nouveaux gourous du coaching et de la relaxation, du consommer bio, végétarien et sans gluten à grand renfort de publicité. Tout cela au nom d’une certaine «qualité de vie» qui fait cohabiter, dans la même médina, le marchand démuni de feuilles de verveine sèches vendues à 5 DH le sachet à côté de la boutique qui les vend «en bio» dix fois plus cher. Bio, ISO… Qui va contrôler quoi dans cette confusion de plus en plus généralisée de sigles cabalistiques et d’appellations incontrôlées ? «Au-delà d’un certain point, écrivait Karl Marx, de simples différences quantitatives changent la qualité». A la question «Quels rapports de force se nichent derrière la notion de qualité ?», le philosophe Pascal Chabot (auteur par ailleurs d’un ouvrage intitulé «Exister, résister, ce qui dépend de nous») répond: «Ils sont extrêmement nombreux. Les combats écologiques en sont un bon exemple : le glyphosate oblige à définir la qualité de vie des agriculteurs, des consommateurs, la qualité des produits, celle de la terre…Il n’y a jamais d’unanimité sur cette notion de qualité, elle est intrinsèquement diverse. C’est l’arène des combats d’aujourd’hui, comme le fut naguère la notion de bien, que l’on ne peut pas définir non plus…».