Quand la « rahma » déserte le coeur des hommes

Fathy retourne de l’hôpital où sa nièce vient d’accoucher. Elle y a accompagné celle-ci quand les douleurs ont commencé. Et elle raconte les comportements ignobles dont la famille a été l’objet. D’abord l’argent qu’il a fallu débourser juste pour passer la porte de l’institution. Ensuite, et surtout, la sécheresse de coeur du personnel paramédical…

Fathy n’est pas de nature vindicative. On peut même dire qu’il s’agit d’une personne tout à fait gentille. Mère de famille travaillant pour nourrir sa famille, cette quadragénaire tire le diable par la queue sans jamais se plaindre. Assistante-coiffeuse dans un salon de beauté, le génie de ses coups de brosse lui vaut la reconnaissance appuyée de la clientèle. En même temps qu’elle travaille ses brushings, Fathy ramène les dernières nouvelles, commente, se fait mordante ou ironique selon la moisson du jour. Mais ce soir-là, alors qu’il pleut des cordes à l’extérieur, à l’intérieur du salon, la température est montée d’un cran. Car Fathy bout de colère. Elle a la rage et, plus encore que la rage, le cœur au bord des lèvres. Normal, au vu de ce qu’elle a vécu et qu’elle vous raconte avec une émotion qui ne retombe pas. A l’écouter, à votre tour, vous avez le cœur pris dans un étau. Et de vous demander comment de telles attitudes sont possibles. Comment, au vu de cet effacement terrible de valeurs humaines aussi élémentaires que la compassion, la maison Maroc continue à pouvoir tenir. Et pendant combien de temps elle le peut encore au vu de ce que «les petites gens», comme on les appelle communément, endurent à force de misère morale et matérielle et de déliquescence des structures publiques.

De quoi s’agit-il ? En fait, de rien de bien nouveau. Que du tristement banal. Un énième exemple de ce qu’une personne démunie doit subir quand elle a le malheur de tomber malade. Dans le cas de figure présent, il ne s’agit pas de maladie à proprement parler mais de ce qui est censé être un événement heureux, à savoir la mise au monde d’un enfant. Fathy retourne de l’hôpital où sa nièce vient d’accoucher. Elle y a accompagné celle-ci quand les douleurs ont commencé. Et elle vous raconte les comportements ignobles dont la famille a été l’objet. D’abord l’argent qu’il a fallu débourser juste pour passer la porte de l’institution.

Ensuite, et surtout, la sécheresse de cœur du personnel paramédical. Fathy : «La chef infirmière est arrivée. Nous lui avons demandé aimablement de nous dire quel était le sexe de l’enfant. Elle nous a envoyé bouler, se refusant à nous fournir cette simple information et nous intimant juste l’ordre d’aller nous débrouiller une couveuse. Et, surtout, de lui payer son dû à elle, à l’autre infirmière présente et … à la femme de ménage. Tenue d’obtempérer sans broncher, ma sœur a dû, sur le champ, filer 20 DH à chacune. Pendant ce temps, mon beau-frère a été chercher une couveuse pour le nouveau-né, dont on ne connaissait toujours pas le sexe. A son retour, son visage était presque noir à force de désespoir. Un placement en couveuse coûte 1 000 DH par jour, un argent que, bien entendu, aucun d’entre nous n’avait. Quand ils ont ramené ma nièce qui avait été césarisée, celle-ci était à même l’acier froid du brancard. Heureusement qu’elle avait sa couverture avec elle, sinon c’était peut-être nue qu’ils nous l’auraient sortie ! Dans la chambre, nous avons compté sept énormes chats qui se baladaient sous les lits ! De taille de dévorer un bébé ! Il n’y avait pas de berceau pour l’enfant. Celui-ci a été placé dans le même lit que sa mère. Les infirmières étaient odieuses. Et on ne pouvait que se taire, notre nièce étant entre leurs mains. Et qu’elle est diabétique, avec une piqure d’insuline par jour. Ce sont des musulmans ça ! Aucune «rahma», rien, la seule chose qui les intéressait, c’était l’argent qu’on devait leur refiler. Alors que Benkirane arrête de nous raconter ses salades. Il ne fait pas mieux que les autres !».

Dans une interview récente accordée à un quotidien, le ministre de la justice explique que le citoyen doit «éviter» la corruption parce que celle-ci est «haram» en islam. «Haram», le maître mot ! Le seul qui revienne encore et toujours ! Il serait cependant bon de commencer à se poser la question de savoir ce qui reste de Dieu quand on le réduit à la seule figure du père fouettard dont la foudre s’abat sur qui déroge au «halal». De ce qu’il reste de la religion quand on la vide de ce qui doit être ses premiers fondements, à savoir la compassion et l’amour d’autrui. Fathy parle à bon escient de «rahma». Dans les discours tenus aujourd’hui sur l’islam et centrés sur le haram et le halal, où est-il encore question de «rahma» ? Comment, dès lors, s’étonner de sa désertion du champ social surtout en ces temps de crise ? Avant la crainte de Dieu, c’est de l’humanisation qu’il faudrait réinjecter dans le cœur des individus. Et par là cette «rahma» qui faisait le socle de l’islam de nos parents !