Quand la fiction dépasse la réalité

Inventée, comme palliatif à  la grève des scénaristes américains, il y a 20 ans, la télé-réalité a fini par déferler sur le monde. Mais, en dépit de
son caractère humoristique, elle n’arrive pas à  supplanter séries
et feuilletons. L’homme a besoin qu’on lui raconte des histoires.
La fiction reste incontournable.

De tout temps, l’homme a eu besoin qu’on lui raconte des histoires. D’Aristote aux conteurs d’hier et aux «raconteurs» d’aujourd’hui, une vaste littérature et de nombreuses réflexions ont été écrites sur ce sujet. Aujourd’hui, avec la primauté de l’image, cinéma et télévision ont trusté ce vieux désir humain, trop humain. Mais si le cinéma, relayant le théâtre et les autres spectacles vivants, s’est nourri de la littérature universelle et donc des mots et des métaphores, la télévision, elle, fabrique de plus en plus son propre contenu et son discours conformément à  son mode d’expression et de diffusion et répondant aux impératif de la fluctuation de l’audience.
En écrivant cela, on ne peut pas ne pas penser à  cette grève des scénaristes d’Hollywood qui a duré plusieurs semaines condamnant les chaà®nes américaines à  une rupture de stock en matière de fiction télévisuelle. La grève précédente, il y a près de vingt ans, avait poussé les responsables des chaà®nes à  inventer un contenu en se passant des scénaristes. Ainsi sont nés les divers concepts de télé-réalité qui vont déferler sur l’Europe et, par mimétisme et toujours en retard, sur le monde arabe. Pour les chaà®nes arabes, c’est une aubaine car la fiction est quasi inexistante ou d’une qualité médiocre. De plus, la télé-réalité par son caractère abrutissant est moins dangereuse que la fiction et bien plus rentable sur le plan financier et politique. Mais la télévision américaine a vite pris conscience que jamais la télé-réalité ne prendra le pas, économiquement -mais aussi idéologiquement- sur les séries. Ces dernières remportent, comme on le sait, un succès universel et sont de ce fait une manne financière pour l’Etat de Californie. Un exemple en chiffres : les responsables des tournages de ces séries estiment que l’arrêt de 40 séries et de 20 sitcoms entraà®ne une perte de 20 millions de dollars par jour. C’est dire si un conteur vaut son pesant de mots, lesquels seront transformés en images dans les séries ou en «bons mots» et vannes rigolotes mis dans la bouche des animateurs à  succès des talk-shows. Mais ces raconteurs d’histoires sont mal payés en retour, victimes d’un statut de droits d’auteur qui ne leur reconnaà®t aucune paternité sur le fruit de leur imaginaire. Une grande solidarité a renforcé ce mouvement grâce au soutien d’acteurs vedettes et de réalisateurs et autres chanteurs de renommée. «We are all on the same page», dit joliment un des slogans brandi solidairement par tous ces saltimbanques.
Sous le pavé, la page, peut-on dire en paraphrasant un slogan des étudiants français en grève durant le fameux Mai 68. En effet, derrière chaque histoire, il y a un conteur qui arpente le sempiternel champ de l’imaginaire. La fiction est un art et cet art est une nécessité sociale. Les bons auteurs de scénarios, au sens qualitatif du mot, ne sont pas légion. Chez nous encore moins qu’ailleurs pour des raisons historiques et structurelles sur lesquelles on ne va pas s’étendre. Mais ces transmetteurs de mythes-car toutes les histoires sont la réinvention d’une mythologie ancienne-sont le sel de la mémoire de l’homme qui a besoin de se rappeler et donc de se faire raconter des histoires. J’ai souvent été étonné, dans certains petits taxis et le matin dans la médina à  l’ouverture de certaines boutiques, par l’engouement pour la cassette audio coranique de sourate Youssouf, psalmodié par l’Egyptien Abdelbasset Abdessamad. Ecoutée en boucle, cette sourate raconte la plus belle et la plus rocambolesque histoire d’un homme face à  son destin. Tous les ingrédients d’une histoire à  rebondissements, avec un début, un climax, des ruptures et une fin sont réunis. Mais c’est aussi la voix portant la psalmodie, tantôt suave tantôt grave, qui en fait une véritable et belle construction dramatique.
Enfin, dans son excellent ouvrage, L’Univers, les dieux et les hommes, Jean-Pierre Vernant, professeur au Collège de France, spécialiste de la civilisation et des mythes grecs, qui vient de décéder, écrit : «Le mythe n’est (…) vivant que s’il est encore raconté, de génération en génération, dans le cours de l’existence quotidienne . Sinon, relégué au fond des bibliothèques, figé sous forme d’écrits, le voilà  devenu référence savante pour une élite de lecteurs spécialisés en mythologie.»