Quand la boulimie et le paraître font leur loi

Qu’il s’agisse des réceptions organisées à  l’occasion
d’un évènement heureux ou de la manière de recevoir pendant le mois de Ramadan, on assiste aux mêmes dérives : c’est à  qui va en faire
le plus, va en offrir le plus dans un excès de boulimie collective sur lequel les sociologues seraient bien inspirés de se pencher.

Allez savoir pourquoi certains détails retiennent plus que d’autres votre attention. Ainsi, le prix de ce pain rond que vous venez d’acheter à  la nouvelle pâtisserie du coin. Un simple pain rond complet comme on en trouve partout, mais qui, alors qu’il plafonne à  2,50 DH ailleurs, vous est facturé là  à  4,80 DH. Vous cherchez à  comprendre le sens d’une telle différence tarifaire mais en vain. Certes l’enseigne est étrangère, une franchise de plus parmi les multiples écloses autour de soi. Cependant, ce fait mis à  part, rien ne justifie le tarif appliqué, pas même la qualité du produit. Par ces associations d’idées que l’esprit excelle à  vous servir, vos pensées font le lien entre le prix exorbitant de ce pain rond et la dernière réception à  laquelle vous avez assisté. Au cours de celle-ci, un dà®ner composé des mets les plus fins vous avait été offert. Mais avant qu’il ne fût servi, les plateaux de gâteries avaient défilé en un ballet incessant, les salés succédant aux sucrés selon l’ordre désormais consacré. Ensuite, à  peine le repas eût-il été consommé, touché du bout des lèvres tant les estomacs étaient déjà  repus, que la chorégraphie reprit de plus belle, dans le respect scrupuleux des nouvelles règles du savoir-recevoir édictées par les traiteurs. Manger, puis encore manger et surtout ne pas s’arrêter de manger, voilà  la marque actuelle de la plupart de nos fêtes. Qu’il s’agisse des réceptions organisées à  l’occasion d’un évènement heureux ou de la manière de recevoir pendant le mois de Ramadan, on assiste aux mêmes dérives : c’est à  qui va en faire le plus, va en offrir le plus dans un excès de boulimie collective sur lequel les sociologues seraient bien inspirés de se pencher. Il y a là  comme une illustration grandeur nature des dysfonctionnements de notre société, de cette surenchère qui la mine et l’entraà®ne dans des tourbillons dangereux. Le sentiment de l’excès affleure dans la conscience de chacun mais la pression sociale reste la plus forte.

Pour s’affirmer par rapport à  l’autre, il faut faire plus que l’autre. Tout se concentre dans le paraà®tre au détriment du partage. Des traditions s’exhument et sont mises en scène avec force apparat mais elles ne sont plus que des coquilles vides, dépouillées de sens. On les additionne comme on additionne les plats, avec, à  la base, ce besoin similaire de remplir l’espace, de combler le vide. D’o๠l’image de la boulimie.

Revenons maintenant à  notre pain rond du matin et à  ses 4,80 DH. Derrière ce prix, la même logique domine, celle du mélange des genres et de la surenchère. On prend de la tradition – un pain rond comme à  la maison -, on lui colle l’étiquette de l’ailleurs – la marque étrangère – et on vous fait payer le produit un prix ne respectant plus aucune norme. Dans un premier temps, celui-ci vous fait réagir et vous le dites à  la caissière. Puis vous oubliez. Le prix s’installe et doucement, il devient normal qu’un bête pain rond – complet bien sûr ! – vous coûte 4,80 DH. Parce que vous comprenez, celui-là , dans sa manière d’être complet, il est plus complet que les autres. Il est tellement plus complet que les autres que les autres, pour être aussi complets que lui, révisent à  leur tour leur prix. Et 4,80 DH se fait le tarif du pain rond !

Pendant ce temps, dans la rue, une autre surenchère occupe le pavé : celle de la mendicité. C’est à  qui va rivaliser d’imagination pour trouver le chemin de votre cÅ“ur. Là  aussi, on fait dans l’importation. A côté des femmes qui traà®nent de malheureux enfants accrochés à  leurs basques ou des infirmes qui vous agitent leur moignon sous le nez, d’autres types de mendiants font leur apparition. Ni jeunes, ni vieux, ils ressemblent furieusement à  ces «nouveaux pauvres» croisés dans le métro parisien. Des personnes en rupture de ban récente et qui, parce qu’elles ne peuvent plus arrimer leur wagon à  la locomotive sociale, se laissent échouer sur le bas côté. On peut dénoncer cette démission, s’emporter contre la professionnalisation de la mendicité et refuser de se laisser manipuler, il reste que dans cet univers o๠l’argent se présente comme la seule valeur opérante, il devient de plus en plus difficile de ne pas perdre pied. D’un côté la misère, de l’autre le gaspillage et la surenchère. Ce n’est plus tenable, ni moralement ni socialement. Jusqu’à  quand devons-nous rester prisonniers de ces impossibles logiques ?