Printemps de sang et de larmes

Le chemin des peuples, débarrassés de leurs tyrans, est très long..

Huit mois auront suffi à une légion de rebelles libyens, impréparés, sous-équipés, dispersés, mais gonflés de rage, pour mettre à bas un régime vieux de quarante-deux ans, surarmé, couvert de pétrodollars et de sang innocent. Tragédie en plusieurs actes, tantôt euphoriques, tantôt désespérés, avec, comme point d’orgue, cette scène-littéralement intolérable- où le colonel Kadhafi, réplique d’Ubu bouffi d’orgueil, est réduit en un pantin sanguinolent, piétiné par les bottes des libérateurs. Gommons de notre esprit cet affigeant épisode pour ne retenir que la leçon libyenne : aucune force, si imbattable soit-elle, ne saurait plier un peuple désireux de s’affranchir de son joug. Seulement, on n’entre pas dans celle-ci comme dans un moulin. Les révolutionnaires tunisiens, égyptiens et libyens le constateront, si ce n’est déjà fait pour certains, à leurs dépens. Dame Clio ne se laisse pas séduire aisément. Pour la mériter, il faut triompher d’interminables épreuves. Entre autres, celles de ne pas se désunir, comme il est souvent arrivé, de serrer les rangs face aux partisans de l’ancien ordre, d’étouffer dans l’œuf l’éclosion d’une nouvelle race d’oppresseurs et de faire échec aux tentatives des extrémistes de tisser leur toile. Autant reconnaître que le chemin des peuples, débarrassés de leurs tyrans, menant à l’Histoire, est très long, et abondamment pavé de sang et de larmes.