Prévision économique : coup de froid sur la croissance

La croissance atteindra-t-elle en 2007 les 3% prévus par le gouvernement au moment de la préparation du budget ? Se limitera-t-elle à 2%, voire seulement 1% ? Au moment où la campagne agricole a révélé la brutalité de ses chiffres, de telles interrogations peuvent sembler un brin étranges… Avec l’effondrement de la production céréalière, l’heure n’est plus à ergoter sur un demi-point de PIB. Il n’empêche, le ralentissement de l’économie nationale inquiète l’opinion.

On scrute l’horizon, on s’interroge. Entre Madame Soleil et des chercheurs sérieux, on trouve de tout dans le monde de la prévision économique. Dans l’esprit du commun des mortels, prévoir consiste tout simplement à prolonger des tendances du moment. Il n’est pas rare que dans cet exercice quelques milieux prennent leurs libertés. Soit parce que leur penchant naturel les incite à lisser la tendance, à vernir le décorum. Soit parce qu’ils se plaisent à jouer les Cassandre, à être des oiseaux de mauvaise augure. De leur côté, les prévisionnistes officiels demeurent souvent assez conformistes : il préfèrent ne pas prendre le risque d’annoncer un retournement négatif de la conjoncture.

Quand un institut autonome annonce avant tout le monde ce qui ne plaît pas à des décideurs, il perd aux yeux de quelques medias son label de scientificité. Quand il anticipe favorablement les résultats de l’année, il est soupçonné d’être la «voix de son maître». Tiraillée entre boussole et boule de cristal, l’opinion publique finit par ne plus déceler son chemin.

Tapis en arrière-plan de ces obscures annonces, les faits restent têtus, rien ne sert d’épouser la posture de l’autruche. Quels que soient les indices, la prévision – la bonne – exige de garder la tête haute et froide. C’est une lapalissade d’observer que l’une des variables déterminantes qui fluctue fortement et se répercute nettement sur l’activité économique est la pluviométrie. Chez nous, l’indice du PIB est fortement corrélé à l’indice des précipitations. Le caprice du ciel ponctue le yoyo de la croissance.

Il a plus d’impact sur la trajectoire de notre richesse nationale que la pertinence de nos politiques économiques ou le volontarisme du gouvernement. Pourquoi ? Tout simplement parce que la mutation des structures de notre économie est lente. On continue de rêver d’une économie tirée par la locomotive industrielle, boostée par les chantiers des infrastructures et des bâtiments, reconfigurée par la diversification des activités de services.

Mais la récente révision de la base de notre système de comptabilité n’a pas révélé de profonds changements dans la configuration générale de notre système économique. Il reste encore à 15% encastré dans un cadre agricole fortement exposé aux aléas de la nature. Nous ne quitterons pas la zone de vulnérabilité tant que la production agricole impacte l’intensité des échanges intersectoriels, le poids des foyers ruraux reste prédominant dans le tissu social, les fluctuations de leurs revenus se répercutent sur la demande adressée aux autres secteurs.

De grâce, prévoir un mauvais chiffre n’aura pas pour effet de déprimer encore davantage l’économie. Nous ne sommes pas dans le registre de la manipulation. La prévision est un métier. Et on ne s’invente pas prévisionniste en alignant une série de données, toutes aussi vertes les unes que les autres, pour en déduire que tout va pour le mieux madame la marquise. Plus que les chiffres pris à la virgule près, c’est l’analyse des mécanismes économiques conjoncturels et structurels sous-jacents à la prévision qui est porteuse de sens.

Ce métier exige une appropriation de la boîte à outils du prévisionniste dans toute sa diversité : les fondements théoriques des prévisions, le diagnostic conjoncturel, le maniement des modèles macro-économétriques, les concepts de base comme les techniques pointues, l’objectif et le subjectif, le domestique et l’international, le court et le long terme, la micro et la macro-économie ; le positif (ce qui est) et le normatif (ce qui devrait être).

Un métier qui n’est certainement pas exempte d’erreurs. Ces erreurs, tant dénoncées, sont souvent exploitées pour condamner a priori toute prévision. C’est absurde de jeter ainsi le bébé avec l’eau du bain. L’humilité du conjoncturiste est celle de reconnaître ses erreurs quand elles se produisent. Les analyser relève d’une exigence déontologique minimale, visiblement encore excessive pour certains. Peut-être est-il temps que la communauté des conjoncturistes se réunisse en conclave pour accorder ses violons, discuter de ses outils, échanger sur ses procédés. Certes, la prévision est trop sérieuse pour la laisser aux seules prévisionnistes.

Elle n’est même sérieuse que parce qu’elle est plurielle. Il est donc révolu le temps où la prévision était l’apanage des décideurs publics, où le chiffre officiel était la seule référence de l’opinion et des acteurs. Autrement, on reviendrait au système du Politburo, seule instance autorisée à émettre des signaux.